Près de trois mois après sa 25e présentation, Woodstock en Beauce n’a toujours pas rémunéré certaines têtes d’affiche de sa programmation. Les agents d’artistes s’impatientent, tandis que les organisateurs invoquent des circonstances indépendantes de leur volonté. Le principal accroc : les ennuis judiciaires du propriétaire en Afrique, où il est retenu depuis des mois.

Marissa Groguhé
Marissa Groguhé La Presse

Les Cowboys Fringants, Alaclair Ensemble et FouKi n’ont pas reçu leur cachet pour leur prestation à Woodstock en Beauce, a appris La Presse. L’événement, qui accueille des milliers de festivaliers depuis 1995, s’est déroulé du 27 au 30 juin cette année.

Dans les semaines qui ont suivi, les appels et courriels des agents de ces artistes au propriétaire de l’organisation, André Gagné, sont restés sans réponse. En août dernier, finalement, M. Gagné et Jasmin Tremblay, qui aide à l’organisation du festival, leur ont annoncé qu’il leur faudrait patienter quelques semaines avant de recevoir l’argent qui leur est dû. 

« [André Gagné] m’a dit qu’il était en Afrique et que son partenaire était [en vacances] à l’extérieur du pays et qu’il allait falloir attendre une couple de semaines », a raconté Michaël Bardier, de Heavy Trip, qui représente Alaclair Ensemble.

Cinq semaines après cet entretien – et douze semaines depuis la tenue du festival –, rien n’a bougé.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Le contrat entre Alaclair Ensemble et Woodstock en Beauce stipule 
que le groupe doit recevoir son cachet dans la demi-heure suivant 
sa performance, comme c’est le cas pour tous les événements auxquels 
il participe. Ce qui n'a pas été fait.

Le contrat entre Alaclair Ensemble et Woodstock en Beauce stipule que le groupe doit recevoir son cachet dans la demi-heure suivant sa performance, comme c’est le cas pour tous les événements auxquels il participe. « Ça se peut que ça n’arrive pas exactement 30 minutes après, ce n’est pas un stress, affirme Michaël Bardier. Même dans les sept jours suivants, ça va. Mais là… »

L’organisation de Woodstock en Beauce parle d’une « situation exceptionnelle », une « première en 25 ans ».

« Pris en Afrique »

La Presse a sondé tous les artistes qui ont pris part au festival cette année. Parmi ceux qui ont répondu, la plupart ont dit avoir été payés. D’autres n’ont pas voulu divulguer d’information concernant leur cachet.

Les Cowboys Fringants, représentés par La Tribu, n’ont pas été payés au complet, a indiqué à La Presse une source bien au fait du dossier, qui fait affaire depuis plusieurs années avec Woodstock en Beauce. Cette source a demandé de ne pas être nommée pour ne pas nuire à ses relations professionnelles.

Quant à FouKi, pas de cachet et pas de nouvelles non plus, indique son imprésario, Sam Rick. À la fin du mois d'août, ce dernier a retenté de prendre contact avec André Gagné, cette fois par l'entremise de Facebook Messenger. La réponse (retranscrite telle quelle) : « Je suis pris en Afrique dès mon retour je vais faire les paiements. Désolé pour l’instant je dois m’occuper de ma survie mais il n’y a pas de problème pour être payé ! ! »

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Les Cowboys Fringants, représentés par La Tribu, n’ont pas été payés 
au complet pour leur participation à Woodstock en Beauce, a indiqué 
à La Presse une source bien au fait du dossier, qui fait affaire depuis plusieurs années avec le festival.

Aux représentants des Cowboys Fringants, M. Gagné a donné à peu près la même explication, dans un courriel. Il ne pourra payer les artistes qu’à son retour d’Afrique, a-t-il dit, sans donner de date exacte ni de justifications plus précises.

Problèmes judiciaires au Burkina Faso

André Gagné a répondu aux requêtes de La Presse à la fin du mois d’août sur Facebook Messenger. Il a expliqué qu’il devait à l’origine passer une semaine au Burkina Faso pour affaires, mais qu’il y était retenu depuis huit mois. M. Gagné n’était même pas au Québec pour la 25e présentation du Woodstock beauceron cet été. 

L’homme est directeur des projets spéciaux pour Komet, entreprise québécoise d’exploration et de production aurifères implantée jusqu’à récemment au Mali et au Burkina Faso. « Une situation extrêmement complexe liée à une transaction en cours » lui a valu de se faire confisquer son passeport par les autorités burkinabées, nous a-t-il écrit.

Plus précisément, André Gagné fait face à des procédures judiciaires au Burkina Faso, a indiqué à La Presse Affaires mondiales Canada. Des agents du Ministère lui fournissent une assistance consulaire et sont en contact avec les autorités locales pour démêler l’affaire.

Affaires mondiales Canada ne peut en dire plus. André Gagné et Jasmin Tremblay n’ont pas, eux non plus, souhaité s’épancher sur l’histoire. Aucun d’entre eux ne sait quand M. Gagné sera de retour au Québec.

Il y a des détails qu’on ne peut pas dire. On est dans une gymnastique financière. Il y a des affaires qu’[André Gagné] ne peut pas signer, certains processus sont en attente. Ça complique beaucoup les choses.

Jasmin Tremblay

Quoi qu’il en soit, a-t-il ajouté, les artistes qui attendent encore leur argent sont de grosses productions, donc « personne ne meurt de faim en ce moment ».

Ententes, pas d’ententes

Les retards de paiement seraient dus à des délais avec les partenaires financiers du festival, a assuré Jasmin Tremblay au cours d’un entretien téléphonique précédent. Aussi, en temps normal, l’ordre de priorité veut que les employés du festival soient rémunérés en premier, puis les artistes et finalement les entreprises avec lesquelles les organisateurs ont travaillé.

« Malheureusement, certains artistes n’ont pas été payés et d’autres affaires ont été payées à la place », a confié M. Tremblay.

L’homme d’affaires n’a pas souhaité divulguer le nombre exact d’artistes en attente de leur cachet. « On sait que l’argent va être là, a-t-il dit. Tout le monde va être payé, je n’ai aucune inquiétude. »

M. Tremblay a ajouté que, « normalement », des ententes ont été prises avec tous ceux qui n’ont pas reçu leur chèque. Mais du côté des artistes, on nous assure qu’il n’y a eu aucune entente. En fait, depuis qu’ils ont été informés qu’il leur faudrait attendre une période indéterminée avant d’être payés, les agents sont sans nouvelles de l’organisation.

Des finances précaires

Woodstock en Beauce n’en est pas à ses premiers déboires financiers. En 2013, l’organisation s’est placée sous la protection de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité.

Pour les éditions qui ont suivi, Woodstock en Beauce a revu ses ambitions à la baisse. On a laissé tomber la grande scène extérieure et accueilli moins d’artistes. « On a réussi à survivre, mais on n’est pas encore à flot », a indiqué Jasmin Tremblay, qui participe à l’organisation depuis 2014. 

Pour le 25e anniversaire de Woodstock en Beauce cette année, les organisateurs ont décidé de faire les choses en grand de nouveau. Trop grand ? Pas du tout, a assuré M. Tremblay. « Ç’a été un grand succès. Les gens étaient au rendez-vous, il faisait beau, c’était une très belle édition. »

André Gagné est aussi copropriétaire de la salle de spectacle de Québec Le D’Auteuil, ancienne institution qu’il a relancée l’an dernier. Jasmin Tremblay, qui gère l’établissement, a certifié à La Presse que les finances de Woodstock en Beauce n’ont pas de répercussions sur celles du D’Auteuil, qui roule indépendamment.