Depuis les années 80, on a vu l'Américain Bill Laswell sur tous les plans de la musique actuelle. Bassiste redoutable, compositeur, réalisateur, rassembleur, ouvert à de multiples genres musicaux et coins de la planète. C'est à titre d'improvisateur et membre d'un power trio qu'il est invité ce samedi au Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville.                

Alain Brunet LA PRESSE

Bill Laswell peut nous mettre dans l'embarras... du choix! Son approche puise dans un vaste ensemble de possibilités stylistiques : free-jazz, art rock, abstract hip hop, électronique, avant-métal, drum'n'bass, dub, fusion indienne, nouvelle musique éthiopienne qu'il fréquente assidûment depuis qu'il mène moult sessions d'enregistrement à Addis-Abeba, nombreux projets mis de l'avant sur son nouveau label M.O.D. Technologies, groupes Praxis ou Method of Defiance. Ouf!

Or, il s'amène dans les Bois-Francs avec le guitariste finlandais Raoul Björnkenheim (transplanté à New York depuis une décennie) et le batteur suédois Morgan Agren (qui fut l'un des derniers batteurs embauchés par feu Frank Zappa).

Laswell fait la genèse de ce power trio consacré à l'improvisation :

« Raoul, que je connais depuis longtemps, m'a approché pour jouer avec Morgan. Il s'est avéré que ce batteur avait des idées très intéressantes. Devant public, nous avons joué une fois à New York, nous avons enregistré ensuite un album en 2010 : Blixt (sous étiquette Cunneiform). Dans le trio qui nous occupe, tout se construit autour d'un batteur très puissant et de concepts rythmiques  originaux et  complexes. Notre interaction peut s'avérer futuriste en ce sens. Dans le premier album, on observe des mouvements harmoniques qui ont une vraie valeur musicale. »

Pas 56 manières de décrire l'approche, résume notre interviewé :

« Il s'agit de jouer! On trouve dans cette musique des thèmes et structures préalablement composés, et beaucoup d'improvisation. Nous essayons d'en produire le meilleur mélange. Les directions empruntées sont variées, le potentiel de développement demeure entier. S'il se confirme de nouveau au prochain concert, nous poursuivrons l'expérience. »

Power trio d'impro, donc. Le musicien, il faut dire, n'en est vraiment pas à ses premières expériences du genre. Dans la même lignée d'intervention, les plus anciens festivaliers de Victo se souviendront d'un quartette mémorable au milieu des années 80: Last Exit, que Laswell formait avec le batteur Ronald Shannon Jackson, le regretté guitariste Sonny Sharrock et le saxophoniste Peter Brötzman.

« Wow, c'était il y a longtemps ! » de  réagir Laswell lorsqu'on lui rappelle que cette approche lui est chère et que ce n'est pas d'hier. Il corrobore : « Encore aujourd'hui, je mène des projets similaires à celui-ci. Je pense notamment à Massacre, trio avec Fred Frith (guitare) et Charles Hayward (batterie).  En duo d'improvisation, je travaille aussi : sporadiquement avec John Zorn ou avec Laurie Anderson. Chaque année, par ailleurs je présente au Japon l'événement Tokyo Rotation, plusieurs soirs d'affilée avec plusieurs musiciens invités - noise, free jazz, DJing... et 100 % impro.»

En 2012, certains mélomanes croient que la musique improvisée piétine, n'a que redondance à offrir. Bill Laswell croit exactement le contraire :

« Depuis que je la pratique, la musique improvisée emprunte différentes directions qui la mènent à des territoires variés d'exploration. Ainsi, j'ai vu apparaître une grande diversité de langages impliquant l'impro. Entre les musiciens, par ailleurs, la manière de communiquer n'a cessé de changer. Pour le commun des mortels, ce n'est peut-être pas évident... Personnellement, j'ai le net sentiment d'une constante évolution.

« Bien sûr, il y a de la redondance et de la médiocrité dans le monde de la musique improvisée, mais on peut quand même y conclure à une évolution tangible. Si l'expression est sincère, si l'implication et l'écoute sont au rendez-vous, émergent alors une orchestration, une composition, une mélodie, une chanson, un rythme, une combinaison heureuse de sons. Beaucoup plus que du bruit. »

Bill Laswell à New York, Bill Laswell à Addis-Abeba, Bill Laswell en Inde.

Depuis la désormais lointaine époque de Material qui nous l'avait fait connaître au tournant des années 80, Bill Laswell s'est avéré l'un ces musiciens les plus prolifiques de sa génération. Sa production est immense et d'autant plus variée. Il en résume la période récente :

« J'ai développé un label à New York, M.O.D. Technologies, dont les projets hybrides puisent dans le reggae, le dub, le breakbeat, le drum'n'bass, le métal, le free. C'est très varié, de DJ Krush à Lee Scratch Perry. Depuis l'an dernier, par ailleurs, je fais la navette entre New York et Addis-Abeba en Éthiopie. J'y ai fondé un studio, et je vais bientôt sortir un album témoignant de cette mouvance d'Afrique de l'Est. Je viens de commencer le travail, j'y suis allé sept fois au cours de la dernière année. Non, cela n'a rien à voir avec la série d'albums Ethiopics, qui relate la  musique des années 60 et 70 à Addis-Abeba - jazz, funk, big bands... et tout a disparu lorsque le gouvernement communiste autoritaire s'est imposé. Personnellement, je m'intéresse au présent et à l'avenir, à l'Afrique futuriste dont témoignent les musiciens africains. »

« J'ai beaucoup voyagé et enregistré en Afrique et je crois que l'Éthiopie est... sur une autre planète! Il faut se rappeler que l'Éthiopie est le seul pays d'Afrique à n'avoir jamais été colonisé, et ce malgré certaines occupations. La fierté et l'originalité sont tangibles. La tolérance aussi : 60 à 70 % des habitants sont chrétiens, les autres sont musulmans et l'on n'y ressent pas de tensions religieuses. C'est plutôt une zone de paix, d'humilité, de mystère, d'histoire. Rien n'est comparable à l'Éthiopie sur cette Terre. »

Le chapitre éthiopien de Bill Laswell succède ainsi à l'indien. On sait que Laswell fut un catalyseur de la nouvelle musique de fusion en Inde, ayant travaillé auprès de Karsh Kale, Zakir Hussain, Midival Punditz, Sultan Khan, Salim Merchant et autres acteurs cruciaux de la nouvelle musique indienne.

« Il s'agit d'une autre période de ma vie qui compte d'ailleurs plusieurs documents audiovisuels. Plusieurs concerts, plusieurs enregistrements. À un certain point, chacun a emprunté d'autres chemins et Sultan Khan est décédé récemment. Il fut un musicien clé dans cette expérience, notamment dans le groupe Tabla Beat Science dont il était la voix. Zakir Hussain est très occupé, Karsh Kale fait dans la pop indienne, les Midival Punditz ont beaucoup de succès en Inde.»

Et Bill Laswell est ailleurs...

Dans le cadre du Festival international de musique actuelle de Victoriaville, Bill Laswell, Raoul Björkenheim et Morgan Agren jouent Blixt, ce samedi, 20h, au Cinéma Laurier. Pour infos supplémentaires : https://fimav.qc.ca/