Clarence Clemons, le saxophoniste ténor format géant de 69 ans que Bruce Springsteen présentait comme 'le roi de l'univers, le maître du désastre' a rendu son dernier souffle samedi en Floride. Même si on état s'était amélioré après deux interventions chirurgicales au cerveau, le Big Man n'a pas survécu au fulgurant accident vasculaire cérébral (AVC) qui l'a terrassé il y a une semaine.

Alain De Repentigny LA PRESSE

Springsteen a déploré la 'perte incommensurable' de son grand ami et partenaire. 'Avec Clarence à mes côtés, a-t-il écrit, mon groupe et moi pouvions raconter une histoire avec beaucoup plus de profondeur que celle simplement contenue dans notre musique. Sa vie, son souvenir et son amour vont continuer à vivre dans cette histoire et dans notre groupe.'

Clemons parti, et après la mort de l'organiste Dany Federici, en 2008, il ne reste plus que le bassiste Gary W. Tallent parmi les membres d'origine du fidèle E Street Band qui n'ont jamais quitté le groupe. Le guitariste Steve Van Zandt est parti faire carrière seul en 1984 et est revenu au bercail lors des retrouvailles du E Street Band à la fin des années 90, le batteur Max Weinberg et le pianiste Roy Bittan ont été recrutés pour l'album Born To Run au milieu des années 70, et le guitariste Nils Lofgren a succédé à Van Zandt lors de la tournée Born in the U.S.A. en 1984.

Clarence Clemons était l'un des rares musiciens du rock qui n'était pas la tête d'affiche de son groupe, n'en écrivait pas les chansons, chantait à peine et prenait un solo occasionnel, mais qui faisait l'objet d'un culte. Je l'ai interviewé dans le gymnase de l'hôtel montréalais où logeaient les artistes de la tournée d'Amnistie internationale le matin du méga spectacle au Stade olympique le 17 septembre 1988. Je m'attendais à retrouver un Goliath des temps modernes, mais l'homme au corps d'athlète qui faisait des sit-ups devant moi était trop chaleureux pour être intimidant. N'eut été d'une blessure au genou, peut-être même aurait-il joué dans la NFL, lui qui a eu des essais avec les Cowboys de Dallas et les Browns de Cleveland (devenus depuis les Ravens de Baltimore) avant de troquer le ballon pour un saxophone ténor.

En 1988, le Big Man s'apprêtait à lancer un album solo mais il avait déjà hâte au prochain disque et à la prochaine tournée de son ami Bruce. Il ne se doutait surtout pas que le Boss allait larguer le E Street Band et constituer un nouveau groupe au sein duquel, malgré son talent indéniable, la saxophoniste Crystal Taliefero ne parviendrait pas à se mesurer à la légende de Clarence.

Pourtant, à cette époque, les solos épiques du Big Man étaient de plus en plus rares. On l'entendait à peine sur l'album et dans le spectacle Tunnel of Love, et même dans Born in the U.S.A., son solo sur Bobby Jean ne se comparait pas à ceux d'antan. 'Bruce a changé sa façon d'écrire, m'avait-il expliqué. Le saxophone ne prend plus autant de place, mais ce n'est que mon instrument. Je joue également du tambourin et ma présence est importante pour Bruce.'

Et comment ! Le Big Man était le complice indispensable du Boss sur scène, le personnage plus grand que nature aux pieds duquel Springsteen effectuait sa glissade pendant Thunder Road, celui dont il racontait la légende dans Tenth Avenue Freeze-Out et de longs monologues. Quand Clemons chantait sa phrase dans Fire, la Terre s'arrêtait de tourner. Et chaque fois qu'il s'avançait pour prendre un solo dans The Promised Land ou Badlands, le public l'acclamait avant même qu'il ait joué une note. (Pour vraiment comprendre la symbiose entre Clemons et Springsteen, il faut regarder le DVD du spectacle de Houston en décembre 1978, inclus dans le récent coffret The Promise : The Darkness on the Edge of Town Story.)

Ces dernières années, sa présence était toujours imposante même si des opérations aux deux genoux et au dos le forçaient désormais à passer une partie des concerts assis. Au Centre Bell, le 2 mars 2008, le Big Man n'avait peut-être plus les jambes aussi solides, mais il avait encore du souffle et son solo d'anthologie dans Jungleland n'avait rien perdu de sa puissance évocatrice.

Au fil des ans, Clemons a accompagné d'autres artistes, de Jackson Browne à Ringo Starr et d'Aretha Franklin à, tout récemment, Lady Gaga sur son album Born This Way. Mais il restera toujours associé au E Street Band avec lequel il espérait recommencer à tourner en 2012.

Quand le cancer a forcé Dan Federici à tirer sa révérence, en 2007, Springsteen l'a remplacé par Charlie Giordano. Mais le E Street Band sans son Big Man est inconcevable.