Le jazz et la musique improvisée traversent actuellement une période des plus excitantes. Pas si évident, dites-vous? Le rayonnement de ces nouvelles moutures débordera tôt ou tard le cadre des early adopters qui se présentent aux Suoni Per Il Popolo. Craig Taborn, pianiste, sideman recherché, compositeur, artiste électro, leader ou artiste solo, y est pour quelque chose.

Alain Brunet LA PRESSE

Depuis la fin des années 90, le public québécois a entendu Craig Taborn auprès de James Carter, Steve Coleman, Tim Berne, Carl Craig, Dave Douglas, Chris Potter ou Dave Binney, pour ne nommer que ceux-là, avec qui il a traversé la frontière canadienne. Pourquoi est-il sollicité à ce point? Poser la question... Qui plus est, cet esprit florissant dirige plusieurs ensembles dont un trio et un groupe axé sur l'électronique, Junk Magic. Et l'on ne compte pas ce superbe album solo de piano, Avenging Angel qui vient tout juste de paraître sur ECM.

Au sein du trio Farmers By Nature qui s'amène mardi à la Sala Rossa, Taborn n'est pas un accompagnateur. Avec le batteur Gerald Cleaver et du contrebassiste William Parker, deux musiciens très importants de la scène free de New York, il forme un collectif dont l'improvisation libre domine totalement l'esthétique.

«Pourquoi Farmers By Nature? Ça renvoie aux racines, à l'artisanat organique. L'expérience a commencé par un concert à The Stone (le club new-yorkais de John Zorn), puis nous avons répété l'expérience et enregistré deux albums. Quel langage ressort de ces rencontres? Jusqu'à maintenant, chaque concert a été très différent. Notre engagement dans ce processus d'improvisation libre l'emporte sur le résultat.»

Craig Taborn indique que cet engagement est comparable à celui d'un autre trio qu'il forme avec Gerald Cleaver et le saxophoniste danois Lotte Anker. «Dans les deux cas, y règnent une confiance et une ouverture totales.»

Son propre trio, ajoute-t-il, est différent de ces ensembles free, plus axé sur la composition. «Il comprend Gerald Cleaver et le contrebassiste Thomas Morgan, des musiciens sensibles, attentifs et patients. Pour en apprécier les propositions, il ne faut pas avoir peur du silence, de la recherche texturale ou du minimalisme des phrases. Je préfère y jouer moins que plus, contrairement à ce que proposent plusieurs improvisateurs «maximalistes» qui tentent d'exhiber tout leur vocabulaire. Mon trio est à l'opposé de cette façon de faire.»

Parcours atypique

Craig Taborn est originaire de Minneapolis, à l'instar de ses amis d'enfance très connus sur la planète jazz: le contrebassiste Reid Anderson et le batteur Dave King constituent la section rythmique du fameux trio The Bad Plus - avec qui Taborn mène (aussi!) un projet «de type art pop».

Autodidacte, il joue assidûment du piano depuis l'âge de 12 ans et crée aussi de la musique électronique depuis lors! «Mes parents m'avaient offert un Mini Moog à Noël. Dès le début de ma pratique du piano, j'ai toujours développé simultanément la création de musique électronique. Ça a toujours fait partie de mon univers.»

Plutôt qu'en musique, Taborn s'était inscrit en liberal arts à l'Université du Michigan à Ann Harbour, en périphérie de Detroit. «J'y ai découvert la techno, j'ai connu beaucoup de musiciens électroniques et j'y ai fait la connaissance de Carl Craig avec qui j'ai joué. À Detroit, je me suis retrouvé dans des contextes musicaux très différents. Parallèlement à mes études, j'ai beaucoup joué.»

Craig Taborn vit à New York depuis 1997, il a eu tôt fait de devenir un des musiciens les plus actifs de la scène jazzistique.

«Au début, on m'embauchait surtout pour mes qualités de musicien électro et de joueur de Fender Rhodes. Lorsqu'on s'est rendu compte que j'étais aussi pianiste, le rapport s'est progressivement inversé... bien que je sois toujours intéressé à présenter la musique de Junk Magic. Cette musique ne se fonde vraiment pas sur le jeu pianistique ou même d'un clavier.»

Voilà autant de pans créatifs de cet ubiquiste discret... qui restent à découvrir.

Farmers By Nature, à la Sala Rossa, le 21 juin, à 20h, dans le cadre des Suoni Per Il Popolo.