Trois nouvelles de Kafka, trois soirs, trois improvisations plus ou moins libres menées par Jean Derome et ses collaborateurs, qui nous offriront leur propre traduction - ou «trahison» - des textes du célèbre écrivain praguois. Au coeur de cette démarche multidisciplinaire: le rôle de l'artiste dans la société. Rencontre avec l'un de nos génies créateurs.

Mis à jour le 30 mars 2011
Chantal Guy LA PRESSE

Depuis des années, Jean Derome se frotte à toutes les disciplines pour alimenter sa création musicale, et cela avec brio, puisqu'il est de toutes les petites ou grandes manifestations culturelles. Accompagnateur de poètes, d'expositions, compositeur de musique de film, cofondateur de l'étiquette Ambiances magnétiques, directeur musical de la fanfare Pourpour, il est l'un des fleurons de la musique actuelle et, avec ses acolytes Pierre Tanguay et Normand Guilbeault, il forme un trio prolifique et respecté. «En fait, ce qui est merveilleux, c'est que la musique sert à tout, dit-il. Je pense que les autres artistes sont beaucoup plus isolés que les musiciens.»

L'expérimentation et l'improvisation, c'est son truc. Il n'y avait que lui pour imaginer une transposition de trois nouvelles de Kafka en spectacles musicaux. Remarquez, il avait déjà fait l'expérience avec Perec et Beckett, entre autres. «Il y a des écrivains qui sont plus musicaux que d'autres, c'est clair. C'est très stimulant. On remarque des obsessions, des répétitions. C'est une question de rythme, de vocabulaire. Toutes les constructions sont transposables en musique, mais il y a certains aspects de la littérature qui ne peuvent être transposés musicalement. La musique est très difficilement narrative. C'est plus une ambiance.»

Testament artistique

Jean Derome a découvert Franz Kafka à 16 ans, l'année où il a fait son premier concert improvisé. C'était il y a 40 ans. Pour cette carte blanche en trois soirs qu'il présente à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, il a choisi trois nouvelles écrites à la fin de la vie de l'écrivain, qu'il considère un peu comme un testament artistique. En filigrane des textes L'artiste de la faim, Le terrier et Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris, c'est tout un questionnement sur le rôle de l'artiste dans la société qui touche Jean Derome. «Ce sont en fait des portraits d'artistes qui poussent leur démarche jusqu'à un point insoutenable, jusqu'à la mort ou la folie. On pourrait presque les prendre pour des autoportraits de Kafka.»

Par exemple, L'artiste de la faim met en scène un homme dont la performance est de jeûner. Très populaire à ses débuts, il finit dans une cage secondaire au fond d'un cirque. Plus personne ne comprend son art, mais il poursuit son travail. «Il y a une perte de sens graduel, mais l'artiste n'a pas le choix de continuer dans une incompréhension et un oubli grandissants, explique Jean Derome. C'est ce qui arrive à beaucoup d'artistes qui poursuivent une démarche profonde.» Dans Le peuple des souris, Joséphine est la seule artiste d'une société entièrement absorbée par ses instincts de survie... «Pour moi, ces trois textes sont tout à fait d'actualité. Surtout dans le Québec et le Canada conservateur. Tous les écrivains ont laissé des oeuvres qui vont trouver une manière de résonner dans chaque époque.»

Art et inutilité

Pour Jean Derome, le rôle fondamental de l'art réside dans son «inutilité». «Tout dans notre société est vu en fonction d'une utilité ou de quelque chose qui peut rapporter, alors qu'on est en sérieuse perte de valeurs, ce qui fait de l'art quelque chose qui nous rend semblables et qui nous différencie des animaux. Nous sommes la seule espèce qui fait des choses pour rien, qui gaspille. Quoi de plus niaiseux que de faire un feu de la Saint-Jean le jour le plus chaud et le plus lumineux de l'année? Mais c'est ça la fête, c'est ça l'humain, de pouvoir entrevoir qu'on n'est pas seulement lié par des données de survie. J'aime quand je vois des artistes qui font des choses pour rien, sans souci de rentabilité ou de popularité. C'est relativement facile d'étudier le marché et de savoir ce que les gens veulent, mais combien de temps on peut faire ça et se croire encore? Le rôle de l'art, c'est quasiment de ne pas en avoir.»

Le projet À la rencontre de Kafka est typiquement dans l'originalité «deromienne», pourrait-on dire. Et quoi de plus «inutile» que trois spectacles uniques, qui ne seront jamais représentés? Le musicien a lu de façon maniaque les trois nouvelles de l'écrivain, dans différentes traductions, avant de les refiler à ses partenaires avec quelques indications. Deux répétitions seulement pour chacun des trois spectacles, qui seront des improvisations. Le premier est uniquement musical, le deuxième intègre une chorégraphie de Louise Bédard, le troisième est presque entièrement centré sur une lecture de Christiane Pasquier. Jean Derome, avec ses flûtes, ses sax et ses objets, s'amusera avec ses collègues musiciens Isaiah Ceccarelli, Joane Hétu, Malcolm Goldstein et Guido Del Fabbro. «Il n'y a aucune partition, je ne leur donne que des actions à faire. Mais ils ont une attitude immense... C'est très excitant et paniquant à la fois. Une manière très spéciale de travailler, sans filet. C'est comme de la cuisine au wok: c'est coupé à l'avance, mais cela doit être réuni d'un coup et servi tout de suite!»

On est curieux d'y goûter...

_______________________________________________________________________________

À la rencontre de Kafka, de Jean Derome. L'artiste de la faim, ce vendredi, 20 h. Le terrier, vendredi 8 avril, 20 h. Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris, vendredi 15 avril, 20 h. À la Chapelle historique du Bon-Pasteur. Entrée gratuite.