Les déclarations de l'ex-directrice du quotidien Le Devoir Lise Bissonnette, la semaine dernière, ont relancé le débat à propos de l'utilisation des médias sociaux chez les journalistes. Outil de travail, d'auto-promotion ou formidable perte de temps? Nous avons posé la question à Dominic Arpin, reporter et blogueur, ainsi qu'à Nicolas Langelier, président de l'Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) et éditeur du webzine culturel p45. Regards croisés.

Nathalie Collard LA PRESSE

Q : Quelle a été votre première réaction aux propos de Lise Bissonnette, qui s'inquiétait de la perte de temps que peuvent représenter les médias sociaux pour les journalistes?

Nicolas Langelier: Je suis tout à fait d'accord avec le constat qu'elle fait. Bien sûr, on se méfie a priori parce que cela vient de quelqu'un qui n'est pas une adepte, qui ne connaît pas les médias sociaux, mais cela rejoint l'état de ma propre réflexion depuis quelques mois, soit une grande désillusion par rapport au web 2.0, supposé être participatif. On fondait de grands espoirs, on allait participer à une grande conversation mondiale, mais dans les faits, ça ne se passe pas comme ça. Ce sont surtout des gens qui émettent leur opinion et il y a peu d'échanges.

Dominic Arpin: Ma première réaction a été de me dire: pas encore ce débat-là. Je l'entends depuis que j'ai commencé à bloguer, il y a quatre ans. À chaque nouvel outil, Facebook à l'époque et maintenant Twitter, on se repose la question. C'est un peu désespérant de devoir se justifier à nouveau. Cela dit, c'est peut-être sain, car cela permet de nous questionner sur notre pratique, notre façon de faire.

Q : Comment qualifier certaines réactions à l'endroit des médias sociaux: incompréhension, peur ou condescendance?

Dominic Arpin: Je crois que ce sont des outils qu'on ne peut pas comprendre si on ne les utilises pas plus de cinq minutes. Ou si on va visiter un blogue quelques secondes. Je pèse mes mots, mais je crois qu'il y a un peu de paresse de la part de certaines personnes. Il faut passer du temps pour bien comprendre les nuances. La première fois que je suis allé sur Twitter, j'ai trouvé ça nul. J'y suis retourné, je l'ai étudié et j'ai essayé de le décortiquer. C'est certain qu'on peut écrire sur Twitter qu'on a changé la couche du petit, mais Twitter a aussi permis de suivre ce qui se passait en Haïti en temps réel.

Nicolas Langelier: On entend beaucoup de commentaires négatifs de la part de gens qui ne connaissent pas les médias sociaux. Ils ont l'air réactionnaires, ce qui explique la réaction épidermique des gens de la communauté numérique. Mais ils ne sont pas les seuls. Des gens qui, comme moi, ont cru dès le début au web 2.0, et qui étaient très enthousiastes, sont aujourd'hui très critiques. J'y crois encore, je n'ai pas jeté l'éponge, mais j'estime que nous n'y sommes pas encore. Des gens du milieu comme Jaron Lanier, un pionnier de Silicon Valley, qui a écrit You Are Not A Gadget: A Manifesto, sont très critiques eux aussi.

Q : De quelle façon les médias sociaux comme Twitter et Facebook peuvent-ils devenir de bons outils de travail journalistique?

Dominic Arpin: Ils permettent de se créer une communauté qui est utile pour plein de raisons. J'ai commencé à les utiliser quand j'étais reporter à TVA, et cela me permettait de trouver des sources supplémentaires d'information que je n'aurais pas trouvés autrement. Quand on est journaliste, on peut facilement être isolé dans sa tour d'ivoire. Le web 2.0 bonifie notre travail, mais il nous confronte aussi à ce que les gens pensent de nous et de notre travail. Ils ont fait évoluer ma façon de pratiquer la communication en général.

Nicolas Langelier: Ce sont des outils de travail, mais jusqu'ici, on n'a pas trouvé la bonne façon de les utiliser. Moi, j'écris sur mon blogue, je vais sur Twitter, sur Facebook, mais j'ai beaucoup modéré mon utilisation au cours des deux dernières années. L'espace mental que j'accorde à tout ça est réduit, mais j'avoue que c'est un combat quotidien. Dès qu'on rencontre un obstacle dans notre travail ou qu'on procrastine, c'est facile d'aller voir et de s'y perdre 15, 20 minutes, et même une heure.

Q : Est-ce que vous pouvez concevoir que certaines personnes, comme Lise Bissonnette, trouvent que c'est une perte de temps pour les journalistes?

Nicolas Langelier: Je dirais que nous sommes face aux médias sociaux comme un bébé devant lequel on a accroché un mobile: ça bouge, c'est coloré, ça fait du bruit, c'est stimulant et on est facilement distrait. Mais en même temps, cela peut nous faire perdre un temps incroyable. Qu'on y aille 10 minutes ou une heure, c'est long avant de retrouver la profondeur intellectuelle qu'on avait. À cause de cela, on n'est plus capable de travailler et de s'absorber une heure sur le même travail.

Dominic Arpin: Cela peut engendrer l'éparpillement, en effet. Comme journaliste, on ne peut pas être partout et surtout, bon partout. Là-dessus, je donne raison aux critiques. Et ce n'est pas sur Twitter qu'on va trouver le prochain scandale des compteurs d'eau. Mais on peut se limiter à une ou deux visites par jour. Quand j'étais à TVA, j'y allais le soir ou je me levais tôt le matin et je travaillais sur mon blogue avant d'aller travailler. Je le faisais parce que j'aimais ça, mais personne ne m'y oblige.