Humoristes montréalaises installées à New York, Eman El-Husseini et Jess Salomon sont unies dans la vie et parfois sur scène. La Presse a rencontré ces deux artistes, l'une arabe et l'autre juive, qui se produisent ce mois-ci à Juste pour rire et Just For Laughs. Et qui partagent une même passion : Montréal !

éric clément LA PRESSE

Elles ont beau parler le plus souvent en anglais, c'est en français qu'Eman El-Husseini et Jess Salomon ont souhaité s'exprimer lors de l'entrevue avec La Presse. Résidant à New York depuis deux ans et demi, elles ne veulent pas perdre leur français.

Pour Eman, c'est peu probable puisqu'elle a étudié en français à Dollard-des-Ormeaux... avec les enfants de Pauline Marois ! Ses parents palestiniens tenaient à ce qu'elle ait les meilleurs atouts pour prospérer au Québec. Jess tient, quant à elle, à améliorer son débit dans la langue de... Laurent Paquin, au gala duquel elle présentera un numéro, le 19 juillet.

« J'ai besoin de m'exercer, car la Place des Arts est une grande salle et le spectacle va être télévisé à Radio-Canada », dit Jess Salomon, modeste - la qualité de son français lui permet de présenter de temps en temps des numéros dans cette langue au cabaret Le Bordel.

FEMMES INSOLITES

Ces deux artistes sortent de l'ordinaire. Jess Salomon a été avocate pour les Nations unies et au ministère fédéral de la Justice avant de préférer l'humour aux affaires juridiques. Depuis, elle a roulé sa bosse au Canada, à New York, au San Francisco Sketch Fest et au Boston Comedy Festival. Âgée de 37 ans, Eman est née au Koweït. Ses parents se sont établis à Montréal lorsqu'elle avait 10 ans. Et elle foule les planches du rire depuis 12 ans, surtout en anglais et parfois même en arabe, au Moyen-Orient.

Toutes deux se sont croisées sur les scènes de l'humour anglophone, à Montréal, en 2009. Elles sont devenues amies avant de finalement habiter sous le même toit. « Un soir, un de nos amis humoristes nous a demandé de nous embrasser et ça a commencé comme ça ! », dit Jess.

« C'était à une période où je commençais à avoir des spectacles un peu partout, poursuit Eman. Ça marchait bien pour moi, si bien que je me suis demandé si Jess n'était pas une agente du Mossad venue détruire ma carrière ! »

INFLUENCE RÉCIPROQUE

Ayant chacune leur propre style d'humour - Eman est plus classique dans ses thèmes et plus présente sur scène que Jess, plus calme -, elles s'influencent l'une l'autre, à force de travailler et de jouer ensemble. Le fait que l'une soit juive et l'autre arabe et qu'elles soient mariées fait évidemment partie des sujets qu'elles abordent sur scène.

« Quand je dis au public que Jess est ma femme, tout le monde pense que je fais une blague. Mais si Jess dit qu'elle est mariée avec une Palestinienne, tout le monde éclate de rire ! Comme si c'était plus difficile de croire une Palestinienne quand elle dit qu'elle est mariée à une femme ! »

- Eman El-Husseini

Dans la Grosse Pomme, elles mènent leur carrière séparément, et se retrouvent sur scène de temps en temps. « On commence à expérimenter notre duo, dit Jess. Il y a un intérêt pour ça à New York. Mais on y va étape par étape. Et on travaille sur un projet de sitcom animée. »

À ce propos, elles ont créé avec le dessinateur Jesse Brown une série de dessins qu'elles publient chaque semaine sur Instagram (theelsalomons) et qui évoque autant leur quotidien que des sujets d'actualité.

JUSTE POUR RIRE

La controverse ayant entouré Juste pour rire l'hiver dernier les a choquées, mais ne les a pas surprises.

« On travaille dans un milieu artistique souvent très sexiste, avec des attitudes inappropriées, notamment du harcèlement sexuel, affirme Jess Salomon. Mais si on avait dû boycotter des endroits pour cette raison, on n'aurait jamais pu travailler. »

Au gala de Laurent Paquin, Jess Salomon abordera sa condition d'Anglo-Montréalaise. « Le fait qu'on me prend parfois pour une touriste ! dit-elle en riant. Et je parle bien sûr aussi de notre mariage. »

Ensemble, elles partageront la scène du Mainline Theatre (3997, boulevard Saint-Laurent), lors de l'Off Just For Laughs, les 20 et 21 juillet. Elles participeront aussi conjointement, le 21 juillet en après-midi, à l'enregistrement au Lion d'or d'un spectacle d'humour qui sera diffusé plus tard à la radio de la BBC, dans le cadre de l'émission The Arts Hour, écoutée par plusieurs dizaines de millions d'auditeurs. Enfin, Jess Salomon participera seule au gala de Ken Jeong, à Just For Laughs, le 26 juillet, à la salle Wilfrid-Pelletier.

MONTRÉALAISES D'ABORD

Eman et Jess ont beau avoir choisi de vivre à New York, elles ont Montréal tatoué sur le coeur. Depuis que l'atmosphère politique et sociale s'est tendue aux États-Unis, elles se demandent si elles ne vont pas devoir rentrer au Canada.

« On est très perturbées. À New York, le monde est très fâché et inquiet. C'est une période très sombre. 

- Jess Salomon

« On participe à des manifestations, car les initiatives de Donald Trump, c'est n'importe quoi, dit Jess. En plus, pour faire notre métier, c'est difficile, car ça prend quand même une perspective. »

Elles se demandent si, un jour, Eman pourrait perdre sa « carte verte » étant donné les mesures que le président américain a prises par rapport aux musulmans. Et va-t-il faire annuler le mariage homosexuel ? se questionne Jess. « Au Canada, les valeurs sont plus rationnelles et bienveillantes », dit-elle.

« En tout cas, ça fait plaisir de retourner au Québec, dit Eman. Les gens te regardent dans les yeux, contrairement à New York. La chaleur des Québécois nous manque. Et les bons croissants ! Même les bagels sont meilleurs à Montréal ! »

Illustration Jesse Brown, fournie par Jess Salomon

Ramadan. « J'ai laissé tomber l'alcool, le porc... et ma femme. »

Illustration Jesse Brown, fournie par Jess Salomon

Avoir raison. Jess : « OK, tu sais quoi, tu as raison... » Eman, célébrant : « J'aimerais remercier l'Académie, mes agents et Allah... »