S'inspirant d'une fausse histoire vraie, Les productions de la Pastèque Carrée ont inventé une forme de théâtre jouée par de vrais faux acteurs. Explications.

Alexandre Vigneault LA PRESSE

Le XXe siècle a été un formidable laboratoire pour l'art dramatique. Du théâtre de la cruauté d'Artaud au théâtre panique d'Arrabal, Topor et Jodorowski en passant par le Living Theatre de New York, les façons de l'aborder ont sans cesse été remises en question. Une jeune compagnie montréalaise, La Pastèque Carrée, ajoute maintenant son grain de sel en ressuscitant une esthétique théâtrale née dans le Chicago des années folles et tombée dans l'oubli depuis la Grande Dépression: le Théâtre Béton.

Son histoire, méconnue, est aussi courte que difficile à avaler. Un entrepreneur visionnaire du nom de George Philermayer aurait inventé le Théâtre Béton après avoir vu trois malheureux travailleurs de la construction se prendre les pieds dans le ciment en coulant les fondations d'un grand édifice. Son théâtre de marionnettes humaines aurait fait grand bruit à son époque. La nôtre est curieusement muette à son sujet: on n'en trouve aucune trace sur l'internet, si ce n'est un documentaire associé à La Pastèque Carrée.

«On aime beaucoup le théâtre de marionnettes, dit Laurent Trudel. On veut faire participer le public à nos spectacles, alors la marionnette humaine était un bon moyen d'y arriver.» Avec ses complices de La Pastèque Carrée, Frédérick Philippe et Dominic Poulin, il est le concepteur du spectacle Bureaupathes, présenté dans le cadre du Zoofest, et... l'inventeur de cette grande supercherie qu'est le Théâtre Béton.

Flou artistique

Philermayer n'a jamais existé. Laurent Trudel et ses amis l'ont imaginé pour donner une crédibilité historique à leur démarche et parce qu'ils aiment bien jouer dans l'espace flou qui, parfois, sépare la réalité de la fiction. «On fait ça depuis longtemps, concède-t-il. On s'est déjà pointé dans des soirées d'humour pour présenter - volontairement - le numéro le plus «poche» possible. Juste pour voir la réaction des gens. Ça nous amusait beaucoup.»

Ces trois zigotos sont bel et bien de leur époque. La télé regorge d'émissions qui brouillent les pistes entre le vrai et le faux. Les bulletins valsent entre nouvelles et opinion. Laurent Trudel en est bien conscient. «Les gens voient de vrais documentaires et se demandent si c'est vrai. Puis, ils voient de faux documentaires et pensent que c'est vrai», constate-t-il.

Peu importe les assises du Théâtre Béton, leur spectacle Bureaupathes semble être toute une expérience. Pas tant par son synopsis (le quotidien de la vie de bureau) que par tout ce qui l'entoure. Les marionnettes humaines utilisées dans ce spectacle sont en effet des spectateurs soigneusement sélectionnés à l'entrée de la salle à l'aide de tests psychologiques, émotifs et ludiques.

Pas de panique. Il faut donner son accord pour monter sur les planches. «On veut que les participants soient à l'aise», dit Laurent Trudel. Et après? Il suffit de se laisser faire: les comédiens manipulateurs font les voix et presque tous les gestes. «Les spectateurs deviennent presque des acteurs. Ils se font d'ailleurs bien plus féliciter que nous après le spectacle.»

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Bureaupathes. Du 13 au 15 juillet, 19 h, au Théâtre La Chapelle.