Cécile McLorin Salvant est parmi ces rares, très rares créatures du jazz aptes à rendre ici et maintenant la fraîcheur originelle du blues ou du jazz primitif. Elle figure parmi ces exceptions capables de redonner vie à ces formes centenaires que l'on redécouvre dans les films documentaires ou que l'on intègre dans les facultés de musique.

Mis à jour le 29 juin 2018
LA PRESSE

Cette chanteuse de 28 ans peut exclure tout académisme et redonner des ailes à un répertoire jugé suranné. Elle était déjà très contagieuse dans l'intimité d'un club lorsque nous l'avons découverte à l'Upstairs en 2013... et elle a mis jeudi l'auditoire entier du Théâtre Maisonneuve dans la poche de son ample pantalon de scène.

Tout simplement irrésistible !

S'exprimant dans un français et un anglais impeccables, elle a traversé devant nous un siècle de musique avec l'aisance et la souplesse des plus grands.

Standards obscurs au programme, réminiscences de Joséphine Baker (Si j'étais blanche) et de Bessie Smith (Sam Jones Blues), reprise magnifiquement jazzifiée du Mal de vivre de Barbara, relecture délicatement féminisée de I Love Her, signée Lennon/McCartney, Never Will I Marry, popularisée naguère par Judy Garland, chant traditionnel celtique entonné a cappella au rappel, on en passe et des meilleures.

Parfaitement en phase avec son superbe trio que forment le pianiste Adam Birnbaum, le contrebassiste Paul Sikivie et le batteur Kyle Poole, Cécile se fond dans le swing, se moule aux ondes des ballades, transcende les grands airs triés sur le volet. Le jeu des timbres et des textures, les variations de puissance, la qualité exceptionnelle de l'articulation, l'humour pissant, la sensualité profonde, l'étendue et le raffinement de l'expression, voilà autant d'éléments d'une conquête.

Laurent de Wilde dans la sphère de Monk

Laurent de Wilde incarne bien cette transition entre le trio classique du jazz acoustique et ces jazzmen parfaitement en mesure de s'approprier l'esprit de la musique électronique pour l'inscrire dans le jazz d'aujourd'hui sans le dénaturer, démarche entreprise de son côté au tournant du siècle.

Pour une énième fois, ceci incluant une participation à un projet de Diane Tell consacré à Boris Vian, le pianiste français était de retour à Montréal afin de présenter à la Cinquième Salle de la Place des Arts un programme entièrement consacré au grand Thelonious « Sphere » Monk, dont il manifeste une connaissance profonde.

Cette fine culture, cela étant observé, n'exclut en rien l'affirmation de sa personnalité musicale ; ce que de Wilde fait de ce répertoire est fort différent de la facture du vénéré compositeur.

Tout le côté cahoteux de l'articulation monkienne, tout ce côté clopinant et hachuré des phrases originelles, se transforme au fil des interprétations au programme - MysteriosoThelonious'Round MidnightMonk's MoodFour in OneComing on the HudsonPannonica (ballade hommage de Thelonious à la fameuse baronne Nica de Koenigswarter, célébrissime mécène des jazzmen modernes de New York), Friday the 13th Locomotive -, le tout assorti d'informations biographiques formulées par notre hôte parisien ayant naguère vécu dans la métropole américaine où l'oeuvre de Monk fut édifiée.

Donald Kontomanou, batterie (frère de la chanteuse Élisabeth Kontomanou), et Jérôme Regard, contrebasse, constituent avec Laurent de Wilde un trio raffiné, techniquement alerte. Voilà un ensemble d'abord fondé sur les valeurs de la fluidité et de la suavité du jeu, aussi sur de belles qualités techniques malgré quelques minuscules anicroches, surtout sur le plaisir contagieux de jouer devant public et de le divertir avec une verve et un humour consommés.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Laurent de Wilde à la Cinquième Salle de la Place des Arts

Rémi-Jean LeBlanc: performance, certes, mais nouveau concept

D'origine acadienne, installé dans notre île depuis la précédente décennie, Rémi-Jean LeBlanc est devenu sans conteste l'un des superbassistes de la nation keb jazz, au sommet de son art parmi les Alain Caron et autres Frédéric Alarie. En ouverture de festival, il présentait à L'Astral un projet solo qui mijote depuis un bon moment dans ses chaudrons.

Un des rares à exceller autant à la contrebasse qu'à la basse électrique, le musicien montréalais avait choisi son instrument le plus léger pour exprimer sa nouvelle musique. Il était entouré de jazzmen de son niveau, c'est-à-dire très élevé : le pianiste cubano-québécois Rafael Zaldivar, l'intrépide et très polyvalent batteur Samuel Joly ainsi que le guitariste new-yorkais Nir Felder, un des plus brillants artilleurs de sa génération, dont on a pu admirer le « tone » et l'articulation.

De concert avec cette même équipe, Rémi-Jean LeBlanc avait lancé au printemps Déductions, son troisième album sous étiquette Bent River Records. La subtilité des oeuvres au programme de cet enregistrement et de sa transcription sur scène repose essentiellement sur le groove de ces musiciens top niveau, autour desquels les interactions et performances individuelles l'emportent clairement sur le cadre compositionnel.

Une écoute superficielle pourrait réduire cette approche à une sorte de post-fusion déjà suranné, exclusivement voué à l'ostentation technique... et ce serait faire erreur. Bien au contraire, les choix harmoniques et avancées rythmiques au menu se déploient bien au-delà de cette apparente musique de performance de type jazz fusion ; la haute virtuosité et l'inventivité des contributions individuelles et la cohésion collective excluent illico toutes formules périmées des années 70 et 80.

photo fournie par le festival de jazz

Rémi-Jean LeBlanc