C'est qu'il était attendu, le vieux poète new-yorkais. Gil Scott-Heron offrait hier soir au Festival de jazz une rare performance, rendue possible grâce à son épatant retour sur disque, après des années de galère. Or, voilà que ses fans ont dû attendre encore un peu plus... deux heures de plus, pour être exact. On devinait les sueurs froides qui coulaient dans le dos des programmeurs du festival.

Philippe Renaud, collaboration spéciale LA PRESSE

Arrivé au Club Soda peu avant 19h, il semblait y avoir davantage de festivaliers à l'extérieur que dans la salle. On s'informe auprès des amis: Gil a manqué son avion! Sur la porte, une affiche avertissant que le concert allait être retardé d'une heure, le temps qu'il passe aux douanes et que l'as pilote des moments critiques du FIJM fasse son oeuvre. Le hic, bien sûr, étant moins le trafic jusqu'au centre-ville que ledit passage aux douanes, en particulier lorsqu'on s'appelle Gil Scott-Heron...

On prend notre mal en patience en allant se confondre dans la masse festivalière. Tour de piste du site encore modérément achalandé en cette belle soirée d'été.

Jean-Christophe Béney, saxophoniste d'origine française établi à Montréal depuis quelques années, présente, avec son quartet, les chansons de son récent album, The Link, sur la scène logée devant les portes du Complexe Desjardins. L'écoute est attentive, les notes se faufilent dans le trafic des passants (à cet effet, on repère plus facilement les fans de Brian Setzer au look rockabilly!), qu'on suit jusqu'au «Spectrou», où l'ambiance est toute autre.

Gageons que la terrasse commanditée par une marque de bière, juste devant l'Astral, ne dérougira pas de tout le festival. Là, un orchestre qu'on n'a pas identifié brasse la cage où s'entassent plusieurs dizaines de mélomanes, gobelet à la main. Belle ambiance de bar estival qui rend vivant ce secteur quasi-sinistré du Quartier des Spectacles.

The Besnard Lakes, Plants & Animals

Un Métropolis à moitié plein, c'est tout ce qu'il y avait pour le meilleur band rock anglo en ville. Dommage, mais ça n'a pas démonté The Besnard Lakes, qui a érigé sa barricade de guitares au pied de la scène, pour le plus bel effet.

Besnard, c'est un groove pesant qu'on prend en pleine poire, une énergie qui aspire, qui force l'écoute attentive, on ne peut rien faire d'autre, penser à rien, lorsqu'on se plante devant le quatuor montréalais pendant qu'il joue. Le couple Jace Lasek (guitare, chant) et sa compagne Olga Goreas (basse, voix) ont tout deux des gueules de rock parfaites, lui avec sa chemise de cowboy et sa tignasse blonde, elle et son look de Laura Ingells, mais avec une monstrueuse basse dans le cou.

Magnétiques et fameuses interprétations de leurs compositions, dont cette Devastation (de l'avant-dernier disque, ...Are the Dark Horses) absolument explosive. C'est vraiment à reculons que nous avons dû quitter pour enfin voir si Scott-Heron avait réussi à passer les douanes.

Si bien qu'on s'est ensuite sérieusement demandé comment Plants & Animals pouvait bien paraître en jouant après la claque des Besnard Lakes. Le trio s'est fort bien sorti d'affaire, mettant en relief l'énergie rock trouvée avant et pendant l'enregistrement de son plus récent album, La La Land.

Dire des gars de Plants & Animals qu'ils incarnent l'essence du power trio serait non seulement cliché, mais inexact. La force du groupe n'est pas dans la puissance ou l'efficacité de leur performance, mais dans le génie des instrumentistes aguerris qu'ils sont. Leur jeu est plus complexe qu'il n'y paraît, le travail d'arrangements est d'une rare intelligence pour un trio rock.

Tout, chez Plants & Animals, est dans l'art d'en faire le plus, d'occuper l'espace sonore, avec les moyens dont ils disposent - par exemple, Nicolas Basque passant avec aisance de la basse à la guitare, tout en manipulant un petit clavier. Du rock multi-tâches! Si bien que, sur scène, les chansons de La La Land paraissent meilleures que leurs version enregistrées. Chapeau.

Gil, enfin!

Comme prévu, les douanes ont effectivement été coriaces pour Scott-Heron. Il est monté sur scène peu avant 21h, avec deux heures de retard, offrant d'emblée ses excuses au public. Franc et plein d'esprit, le poète et musicien a d'abord jasé avec la foule, enchaînant aussi les blagues comme s'il regrettait de ne pas avoir poursuivi une carrière de stand-up comique!

Puis il s'est mis au piano électrique, ouvrant son concert avec Blue Collar, enchaînant ensuite avec le classique Winter in America (de l'album du même nom). C'était parfait, la voix, grave et étonnamment juste, un crooning aux tons de blues et de soul qui perce et force à réfléchir. Ses trois vieux copains musiciens sont ensuite venus le rejoindre pour We Almost Lost Detroit.

Bien qu'il ait lancé un nouvel album, moderne, minimaliste et torturé, la performance d'hier laissait toute la place aux vieilles chansons, interprétées avec une douce assurance. On avait presque l'impression d'entendre le même spectacle qu'il donnait il y a trois décennies, avec les mêmes musiciens, les mêmes grooves qui s'étirent librement, et surtout les même thèmes de justice sociale, de quête de paix (la belle Work for Peace), toujours aussi pertinents.

On lui a pardonné son retard, même si, conflit d'horaire de critique en pleine manne festivalière, il nous a fallu quitter avant qu'il ait chanté l'immense The Bottle, en fin de concert.