Pour la première fois depuis sa création il y a sept ans, le Combat contre la langue de bois, l'un des spectacles les plus populaires du Festival Voix d'Amériques (FVA), se tenait à La Tulipe afin d'accueillir plus de gens pour le 10e anniversaire du Festival. Et malgré cela, on a dû refuser des spectateurs puisque c'était complet...

Mis à jour le 19 mars 2011
Chantal Guy LA PRESSE

«C'est quelque chose d'énervant de gérer le succès», a dû avouer D.Kimm, directrice artistique du FVA, aux spectateurs entassés de La Tulipe, jeudi. Elle est à l'origine du concept de ce cabaret, où plusieurs invités courageux montent sur scène pour dire le fond de leur pensée, sans filtre, à propos d'un tas de choses qui ne tournent pas rond dans notre société. Outre le changement de lieu, nous avions un nouvel animateur, Stéphane Crête, qui succédait au fidèle Jacques Bertrand, et il a relevé le défi haut la main, se montrant politically correct à l'extrême - pour ne pas dire jusqu'à l'exaspération.

Une foule plus dense, plus de combattants, cela a aussi donné un spectacle beaucoup plus rythmé que par les années passées. Si Ariane Moffatt et Michel Faubert se sont montrés plutôt poétiques dans leur prise de parole, d'autres en revanche se sont approprié le micro pour se défouler. Rémy Girard, qui ne tolère plus l'expression «tolérance zéro», Jacques L'Heureux, ancienne «créature trudeauiste» qui se méfie totalement du bilinguisme, Louise Beaudoin, qui s'en est prise à notre massacre de la langue, Monique Simard, qui y est allée d'une défense vibrante de notre école publique, Mathieu Beauséjour, qui a lu, en anglais, le manifeste du Front de libération culturelle du Québec, ou les Steinberg et Molson ont été remplacés par Adisq, Cirque du Soleil, Juste pour rire, Quartier des spectacles, magazine 7 jours, Archambault et Renaud-Bray... Certains ne semblaient avoir aucune inhibition: Michelle Blanc a lu deux de ses poèmes grivois et scatologiques et Robin Aubert a terminé la soirée en exprimant sans retenue son mépris pour la classe politique actuelle, toutes allégeances confondues, dans un hurlement punk.

La preuve d'une diversité de la parole au FVA a été démontrée lorsque nous sommes passés de la jeune étudiante Léa Clermont-Dion, qui affichait sa profession de foi féministe, à Émilie Laliberté, directrice de l'organisme Stella et escorte, qui s'est attaquée non seulement au gouvernement Harper qui refuse de protéger les travailleuses du sexe - elle a menacé de dévoiler sa liste de clients conservateurs à Ottawa! - mais aux féministes moralisatrices qui alimentent les préjugés à son égard. «D'autres féministes dignes de ce nom marcheront avec nous pour la décriminalisation», a-t-elle laissé tomber, vêtue de son porte-jarretelles.

Mais peut-être que l'invitée la plus bouleversante de la soirée aura été Christiane Bonneau, «citoyenne ordinaire» - une idée de D.Kimm que d'inviter une personne du public à se commettre. Et c'est aux artistes qu'elle a voulu parler, en refusant de faire leur éloge «puisqu'il y a plein de galas pour ça». «Moi, je n'y connais rien, mais qu'est-ce qu'ils font dans des émissions de popote, de décoration et des quiz? Et pourquoi c'est toujours ceux qui semblent bien gagner leur vie qu'on voit tout le temps?»

Elle a souligné que dans sa vie «ordinaire», lorsqu'elle ouvre la télé, c'est pour s'évader, mais qu'on ne lui renvoie qu'un miroir, somme toute bien ordinaire. En gros, la question est: mais qu'est-ce qu'ils foutent, les artistes? Monique Giroux, dans son monologue plus tard, semblait lui répondre en disant; «Nous avons des émissions de danse sans danseurs, de musique sans chanteurs, parce qu'ils sont trop occupés à cuisiner dans d'autres émissions...»

Année après année, le Combat contre la langue de bois ne cesse d'attirer les spectateurs, et ce septième round plus que tous les autres. La révélation d'une colère qui gronde et d'un profond malaise dans la culture québécoise n'est pas tant sur scène que dans la réponse du public, de plus en plus forte.