Les rythmes et chants vaudous seront à l'honneur samedi au festival Haïti en folie. Wesli y présentera le premier de deux albums fraîchement réalisés et produits par nul autre que lui-même. Entretien.

Alain Brunet LA PRESSE

D'une grande prolificité, Wesli Louissaint assume toutes ses identités : créole haïtienne, montréalaise, mondiale. En voici deux preuves supplémentaires.

Après avoir lancé deux opus en 2015, le musicien en a défendu la matière dans l'île montréalaise et l'île magique pour ensuite faire de même dans le reste de l'Amérique, en Europe et en Afrique du Nord.

Trois ans plus tard, Wesli nous propose une autre paire d'albums, ses sixième et septième : sous étiquette Wes-Urban Productions, Rapadou Kreyol est rendu public cette semaine et la sortie de Tradisyon est prévue pour l'automne. En tout, 34 chansons ! 

Ces deux opus sont en licence chez Cumbancha (Amérique du Nord) et PIAS (Europe), ce qui n'est pas peu dire : Wesli peut compter sur des labels importants lui permettant de faire rayonner sa musique sur les marchés les plus importants.

Retour aux sources

Le premier enregistrement est un retour aux sources haïtiennes du chanteur, compositeur, parolier, multi-instrumentiste, réalisateur et leader d'orchestre : ambiances de style troubadour, rythmes et chants vaudous figurent au programme de Rapadou Kreyol, dont la matière sera jouée samedi, place Émilie-Gamelin.

« Dans cet album haïtien, explique Wesli, je joue beaucoup de musiques que je n'ai jamais faites auparavant. Il y a une part de l'album où je reprends le style troubadour haïtien, avec accordéon, guitares, etc. » 

« Il y a aussi une large part de musique vaudoue, car cette musique est méconnue et en voie de disparition depuis qu'elle s'est urbanisée - les paroles originelles en langues africaines ont été progressivement changées pour le créole. Cette musique mérite donc qu'on y mette l'accent, il faut qu'on sache qu'elle existe. »

Pour étoffer sa compréhension du vaudou, notre interviewé a consulté Samba Zao, maître tambourineur et chanteur, professeur à l'École nationale des arts de Port-au-Prince. En plus de lui prodiguer de précieux enseignements, Samba Zao a mené Wesli vers d'autres maîtres reclus dans les montagnes de l'arrière-pays. Non seulement ces sages sont des virtuoses de ces pratiques musicales vaudoues, mais ils sont considérés comme des shamans guérisseurs.

Au lakou

Wesli indique que les traditions ancestrales du vaudou haïtien sont conservées et perpétuées dans une trentaine de lakous dédiés aux traditions sacrées. Le lakou désigne différents concepts de communautés familiales, culturelles ou sacrées. Dans le cas qui nous occupe, les lakous du vaudou sont répartis dans différentes provinces d'Haïti.

Celui où s'est ressourcé le musicien montréalais se nomme lakou Souvnans/Soukri, situé dans le département de l'Artibonite, où se trouvent Les Gonaïves. D'où le titre Rapadou Kreyol : originaire des Gonaïves, le rapadou désigne le sucre fermenté que les Haïtiens mettent dans leur café.

« Il fallait se rendre à pied dans les montagnes pour atteindre ce lakou, aucune voiture ne peut y accéder. »

Là-bas, il a exploré les rythmes rada et congo chantés en langues éwé, fon, yoruba, ibo.

À travers les chants du vaudou haïtien, on comprendra que les langues ancestrales d'Afrique d'avant l'esclavage ont été préservées. Aujourd'hui, ces langues sont toujours parlées au Bénin, au Togo, en Guinée, au Ghana, en Côte d'Ivoire, au Nigeria ou au Congo.

« J'ai choisi plusieurs instruments traditionnels haïtiens ou instruments acoustiques afin de rendre justice à cette musique tout en l'interprétant à ma façon. »

Il a choisi des tambourineurs capables de jouer les rythmes vaudous qui sont beaucoup plus complexes que le kompa et le rara - Diol Kidi, Moise Matey Yawo, Ronald Nazaire, etc. Sarah Renelik et le groupe Tikoka l'aident aux chants.

Invités et collaborations

Des invités y font des apparitions : l'accordéoniste rom Sergiu Popa, les rappeurs Boogat et Vox Sambou, les saxophonistes Jean-François Ouellet et André Désilets, la trompettiste Rachel Therrien et d'autres collaborateurs. De son côté, Wesli joue des guitares, du banjo, de la contrebasse, des instruments traditionnels tel que le kònè, sorte de trompette utilisée dans le style rara.

La connexion haïtienne est ainsi maintenue. On sait que Wesli retourne régulièrement en Haïti où il a fondé une école de musique, dans le quartier Bois Verna de Port-au-Prince. Montréal demeure son lieu de résidence principale, c'est ici que vit sa communauté de musiciens issus d'horizons divers.

Prévu en octobre, l'opus Tradisyon sera plus urbain : reggae, afrobeat, funk, blues, rock, kompa, afro-électro, ce son éclaté dont le liant est Wesli lui-même. D'autres collaborations y seront remarquées : Afrotronix, Ilam (Révélation Radio-Canada 2017), Nomadic Massive et Paul Cargnello se joignent à l'équipe de Wesli.

« Sur Tradisyon, vous allez trouver un Wesli plus mature musicalement. Au cours des trois dernières années, j'ai pu tourner partout dans le monde, en Europe, en Amérique du Nord, dans les Antilles, au Brésil, en Colombie, au Maroc, etc. J'ai donné près de 200 spectacles, j'ai fait de gros festivals, côtoyé plusieurs artistes et groupes. À travers cette expérience, j'ai compris beaucoup de choses en musique. Je ramène cette inspiration dans cet album. »

Au parc La Fontaine, samedi, à 19 h

QUATRE SUGGESTIONS AU FESTIVAL HAÏTI EN FOLIE

Toto Laraque

Aux Jardins Gamelin, jeudi, à 19 h

Certes l'un des grands maîtres haïtiens du style troubadour, le guitariste, chanteur, compositeur et leader d'orchestre Toto Laraque nous offre un demi-siècle de sa science. Parmi les musiciens populaires les plus respectés en Haïti et sa diaspora, dont celle de Montréal où il réside désormais, Toto Laraque propose une mixtion vivifiante de chants et rythmes haïtiens hybridés avec de nombreux styles modernes ayant émaillé son parcours pour le moins impressionnant.

Beethova Obas

Au parc La Fontaine, samedi, à 21 h 

Auteur, compositeur et interprète de renom depuis la fin des années 80, féru de musiques haïtiennes, mais aussi de bossa-nova et de jazz, Beethova Obas revient à Montréal afin d'y boucler trois décennies de carrière avec des musiciens importants en Haïti et trop peu connus à Montréal : proches collaborateurs au sein de Mizik Mizik, groupe phare de la nouvelle musique haïtienne dans les années 90, le chanteur Emmanuel Obas et le multi-instrumentiste et réalisateur de talent Fabrice Rouzier partageront la scène avec Beethova Obas.

PHOTO TIRÉE DU SITE DU FESTIVAL HAÏTI EN FOLIE

Beethova Obas

Émeline Michel

À la place Émilie-Gamelin, dimanche, à 19 h

On a découvert Émeline Michel à la fin des années 80 avec les excellents albums Douvanjou ka leve et Flanm. Originaire des Gonaïves, établie aux États-Unis, cette chanteuse demeure une incontournable songstress de la musique populaire haïtienne, mâtinée de soul/R&B, pop, blues ou jazz. Émeline Michel a chanté dans tous les grands marchés de cette petite planète, elle compte plus d'une dizaine d'albums et sa propre maison de production Cheval de feu à New York. Humaniste engagée, elle est ambassadrice de la Croix-Rouge, combat la violence faite aux femmes et participe à l'effort de reconstruction en Haïti par le truchement de nombreux événements caritatifs.

Dany Laferrière, « À coeur ouvert, 30 livres plus tard »

À la Grande Bibliothèque, vendredi, à 18 h

L'auteur Dany Laferrière donnera une conférence sous forme d'entrevue menée par une personnalité surprise, dans le cadre du festival. Cette rencontre aura pour objet de mettre en relief l'oeuvre complète de l'auteur à travers une exposition de ses 30 livres, divers films adaptés de ses romans et autres surprises. L'auteur se prêtera aussi à une séance de signature, notamment pour son 30e livre Autoportrait de Paris avec chat. Admission générale : 40 $ à l'avance (pour un exemplaire de n'importe lequel de ses livres).

PHOTO TIRÉE DU SITE DU FESTIVAL HAÏTI EN FOLIE

Émeline Michel