Le jour, Monique Giroux est une animatrice de radio que l'on peut capter quotidiennement à 16h sur les ondes d'Espace Musique. La nuit, c'est une conceptrice en cavale, une entremetteuse en goguette et une Parisienne pur beurre même si elle est née à Oka. Ce soir, à la salle Maisonneuve, la plus Parisienne des Québécoises rend un ultime hommage à la Ville lumière avec un spectacle qu'elle a conçu et mis en scène. Portrait d'une dynamo qui attire les artistes comme la lumière attire les phalènes.

Mis à jour le 28 févr. 2009
Nathalie Petrowski LA PRESSE

Monique Giroux habite rue Rachel, juste en dessous de chez Michel Tremblay, dans un ancien couvent converti en édifice à condos. Pour accéder à sa salle de séjour, on traverse un long couloir tendu de bibliothèques bourrées de CD. Puis au bout du couloir surgissent quatre cadres commémoratifs célébrant des ventes de disques records pour Pierre Lapointe, Ariane Moffatt, Stefie Shock et Marie-Élaine Thibert. Ces quatre cadres décernés personnellement à Monique Giroux disent immédiatement le genre de relation que cette femme de 45 ans entretient avec le monde de la chanson: une relation personnelle, faite de dévotion et d'affection mutuelle, mais dont les fruits finissent toujours par faire fructifier l'amitié comme les ventes de disques.

 

Quand elle a célébré ses 20 ans de radio en 2006, pratiquement tous les artisans de la chanson québécoise se sont précipités à la SAT boulevard Saint-Laurent pour lui rendre hommage. À Paris, Jane Birkin et Juliette Gréco laissent tomber leur superbe de monstres sacrés pour l'inviter à prendre un verre chez elles. Aznavour lui a ouvert sa porte et lui a parlé pendant des heures pour une série sur sa vie. Le groupe électro-pop Numéro# lui a même écrit une chanson, Monique, où le chanteur Jérome Rocipron susurre son nom en la suppliant d'écouter son disque.

Pour quelqu'un qui n'est pas à proprement parler une artiste, mais une simple animatrice de radio, c'est rare de susciter une telle affection.

Mais Monique Giroux n'est pas une animatrice comme les autres. Pour elle, la radio n'est pas une fin en soi, mais le commencement de ce qui arrivera ou n'arrivera pas une fois le micro fermé. Par ambition ou par peur de s'ennuyer, Monique Giroux a toujours débordé du cadre radiophonique pour déployer ses antennes sur scène comme organisatrice, présentatrice, conceptrice, animatrice au sens global du mot.

Pour Monique Giroux, trop, c'est jamais assez.

Famille d'Oka pure laine

Nous venons de déboucher sur la pièce centrale meublée de sofas en cuir couleur expresso et parée de planchers en bois sombre. Monique décroche un petit cadre au milieu duquel trône le dessin d'une maison barbouillée de rouge et flanquée des lettres CBC. Cette demeure représentant la Maison Radio-Canada, elle l'a dessinée à l'âge de 4 ans. «C'est fou, dit-elle. J'ai retrouvé ça dans le grenier chez ma mère. Ma vie est pleine de mystères comme ça que je ne m'explique pas», dit-elle en fixant le cadre avec affection.

Il y a sans doute une explication logique derrière ce dessin d'enfant. La place prépondérante que la radio occupait dans la maison des Giroux en est une. L'influence d'une tante qui n'écoutait que Radio-Canada en est une autre. Mais Monique Giroux ne s'y attarde pas, préférant croire qu'à 4 ans, elle savait déjà ce qu'elle ferait de sa vie. Trois années plus tard, au hasard d'un concours, elle livrait d'ailleurs sa première performance radiophonique et récitait un poème à Jacques Proulx sur les ondes de CKAC.

Quelques années plus tard, elle gagnait un autre concours, à Télé-Métropole celui-là. Sa présentation d'Oka, préparée minutieusement, lui valut une apparition à l'émission de Patof qui lui remit la clé de sa propre ville, la nommant mairesse de Patofville pour la semaine. Tout un honneur...

De Patofville à Paris, il n'y a pas qu'un océan. Il y a plusieurs mondes inconciliables que Monique Giroux a réussi à concilier en passant étrangement pour ce qu'elle n'était pas: à savoir une Française de France.

«Les gens ne me croient pas quand je dis que je viens d'Oka et d'une famille pure laine plus portée sur la musique de Laurence Welk que sur Jacques Brel. C'est pourtant la vérité. Le seul lien avec la France que j'ai eu en grandissant, c'était le club de pétanque dont mon père était secrétaire. Non seulement le club ramenait chez nous tous les Français du coin, mais il remplissait notre garage de cartouches de Gitanes et de flasques de Ricard, les commanditaires du club. Ce qui fait qu'à 12 ans, je fumais des Gitanes en m'enfilant du Ricard sans glace ni eau en cachette dans le garage», lance-t-elle en riant de sa témérité.

Ambassadrice de la chanson française

À l'âge de 15 ans, grâce à un partenaire de pétanque de son âge, Giroux fait la connaissance de celle qui deviendra instantanément son idole, sa mentore et sa seconde mère: l'animatrice de radio Myra Cree. «La première fois que je suis arrivée chez Myra, il y avait une nappe à carreaux, des disques de Brel, du vin, du parfum français, bref j'avais beau être chez une Mohawk d'Oka, j'étais en France et je trouvais ça extraordinaire.»

Elle fait d'ailleurs son premier voyage en France avec Cree en 1986, mais sans passer par Paris. Trois ans plus tard, elle revient avec sa mère qui a gagné un voyage offert par la SAQ (décidément). «En conduisant à Paris pour la première fois de ma vie, non seulement j'ai trouvé notre hôtel tout de suite, mais je ne me suis jamais perdue. Comme si je revenais chez moi.»

Ainsi commença une longue histoire d'amour entre l'ex-mairesse de Patofville et la Ville lumière et cela en dépit du fait qu'avec son diplôme du secondaire et son demi-trimestre en photo au cégep du Vieux Montréal, Monique Giroux n'avait pas précisément le bagage culturel nécessaire pour devenir non seulement animatrice de radio, mais également ambassadrice par excellence de la chanson française, un titre qui lui vaudrait en 2004 la médaille de chevalier des Arts et des Lettres de la France, un déluge de prix dont celui l'Ordre des francophones d'Amérique et un statut d'expert-conseil à l'Académie Charles-Cros.

Le droit à l'indifférence

Pourtant, en remontant le fil de son histoire, Giroux insiste pour dire qu'elle n'a jamais cherché ni voulu être dans la lumière, que tout cela est arrivé bien malgré elle. Permettez qu'on en doute. Chose certaine, elle ne s'est jamais endormie sur ses lauriers et a toujours cherché à sortir de sa zone de confort et à développer des idées de projets qui servaient autant ses intérêts que ceux de ses amis chanteurs et musiciens. C'est dans cet esprit-là qu'elle a décidé il y a trois ans de faire son coming-out à l'émission de Christiane Charette avant de devenir la première porte-parole féminine de Gai Écoute.

«Je m'étais toujours dit que le jour où on me poserait la question, j'allais y répondre, parce qu'après tout, être lesbienne, c'est pas une maladie ni une honte. Ma mère m'aime et n'a jamais eu de problème avec mon homosexualité. Moi non plus. Et puis, je ne me promène pas à la Gay Pride avec une plume dans le cul. J'ai une vie normale. J'ai une auto, deux chats, une blonde. Le fait que je dorme avec une femme plutôt qu'avec un homme, pouvez-vous me dire ce que ça change? On n'est pas dépravé ou tordu sexuellement parce qu'on est homosexuel. Et pourquoi ça ne peut pas être une bonne nouvelle quand votre fils ou votre fille vous annonce qu'il ou elle est en amour avec une personne du même sexe? Moi, ce que je revendique dans le fond, ce n'est pas le droit à la différence. C'est le droit à l'indifférence. Je veux que les gens s'en foutent.»

Malgré ses certitudes, Giroux a longtemps cherché à savoir qui elle était vraiment. Elle dit l'avoir découvert récemment grâce au film sur la vie de Françoise Sagan. «Je suis une existentialiste pure. Je roule trop vite. Je fais tout trop vite. Je ris. Je trompe la mort comme Sagan.»

Ce soir au théâtre Maisonneuve en compagnie de Michel Fugain, Catherine Major, Betty Bonifassi, Thomas Hellman, Agnès Bihl et Nathalie Lhermitte, Monique Giroux trompera surtout le cliché qu'on se fait de Paris. Le spectacle qu'elle a conçu sera moderne, rock'n'roll et dépouillé des bals-musettes et des accordéons des titis parisiens. Après, Monique Giroux ira tromper la mort en riant, en faisant la fête et en pensant déjà à son prochain coup fumant.

Paris pour moi, spectacle de clôture du festival Montréal en lumière, ce soir, 20h, à la salle Maisonneuve de la Place des Arts.