Nelly Arcan a été trouvée morte, jeudi après-midi, dans son appartement du Plateau-Mont-Royal. Ses amis connaissaient son obsession pour le suicide, qui teinte toute son oeuvre. Nelly Arcan, c'était l'écrivaine provocante et mystérieuse, mais aussi une fille ordinaire, vulnérable et humble, qui n'avait rien d'une diva. Dans ses livres comme dans sa vie, une fixation sur l'apparence physique, le refus de vieillir et un grand mal de vivre.

Catherine Handfield LA PRESSE

«Depuis 15 ans, ses amis faisaient tout pour la maintenir en vie. Mais la souffrance était sans doute devenue trop intolérable...»

 

Le psychanalyste et conférencier Patrick Cady tentait de s'expliquer hier le départ soudain de sa grande amie Nelly Arcan.

Après plusieurs tentatives de suicide, l'auteure des romans Putain et Folle a mis fin à ses jours, jeudi après-midi. Nelly Arcan, née sous le nom d'Isabelle Fortier, s'est donné la mort par pendaison, selon diverses sources. Elle avait 36 ans.

Son copain, le compositeur Laurent Aglat, l'a trouvée inanimée peu après 17h dans son logement de la rue Saint-Dominique, sur le Plateau-Mont-Royal, à Montréal. Elle ne lui a pas parlé de son geste de quelconque façon.

«Si au moins elle m'avait rejoint, mais elle n'a pas écrit. Elle ne m'a rien laissé», a dit M. Aglat.

Nelly Arcan a écrit à Patrick Cady avant de commettre l'irréparable. «Elle m'a remercié pour tout ce que j'ai fait pour elle. J'ai tout de suite su ce qui se passait», a-t-il dit. M. Cady a immédiatement téléphoné chez elle, mais il était trop tard.

Nelly Arcan a été conduite à l'Hôtel-Dieu où son décès a été constaté. «Des manoeuvres de réanimation ont été entreprises, mais elle était en arrêt cardiorespiratoire pendant son transport en ambulance», a dit Benoît Garneau, porte-parole d'Urgences-santé.

Laurent Aglat, qui fréquentait Nelly Arcan depuis environ un an, n'a pas voulu commenter le drame, hier. «Pas maintenant», a-t-il dit, visiblement ébranlé.

La mère de la romancière, Jacinthe Fortier, était elle aussi terrassée par le départ subit de sa seule fille. Elle a quitté son domicile des Cantons-de-l'Est de toute urgence jeudi soir. «La pire chose qui pouvait se passer s'est passée», a-t-elle dit, jointe à l'appartement de sa fille.

La mort soudaine de Nelly Arcan a créé une onde de choc parmi ses proches. Plusieurs d'entre eux craignaient qu'elle tente de nouveau un jour ou l'autre de mettre fin à ses jours. La romancière traversait une période plutôt difficile sur les plans financier et sentimental, selon plusieurs de ses amis.

Nelly Arcan a tenté à plusieurs reprises de se suicider par le passé, dont deux fois par pendaison, selon nos informations. Lors de sa dernière tentative, il y a trois ans, elle avait été hospitalisée après avoir été sauvée in extremis par un ami.

«Le suicide a toujours été son obsession», s'est désolé son ami et éditeur Bertrand Visage, joint en France. L'auteure abordait souvent le thème dans ses écrits. Il en est notamment question dans Putain et Folle, a noté Patrick Cady. Sa dernière oeuvre complète, Paradis clef en main, traite directement du sujet.

Une chronique publiée en mai 2008 dans l'hebdomadaire Ici est tristement évocatrice.

«La vie est propre à celui qui la vit, avait écrit Nelly Arcan. Et s'il est vrai que le suicide est un legs terrible qu'il faut absolument prévenir, c'est aussi vrai que ne pas faire souffrir son entourage ne peut constituer, du moins à long terme, une raison suffisante pour vivre.»

De Lac-Mégantic à Montréal

Isabelle Fortier a grandi à Lac-Mégantic, dans les Cantons-de-l'Est. Cadette d'une famille de deux enfants, celle qui deviendra Nelly Arcan est issue d'une famille religieuse, selon Patrick Cady. Son père, Germain Fortier, travaillait dans divers commerces. Son frère aîné s'est enrôlé dans l'armée.

Enfant enjouée, intelligente et extravertie, Isabelle Fortier s'est repliée sur elle-même à l'adolescence, selon René Lavallée, qui a étudié avec elle à la polyvalente Montignac. «Avec le temps, elle est devenue assez noire. Plus ça allait, et plus elle s'effaçait», a-t-il confié.

Isabelle Fortier a quitté son patelin à l'aube de la vingtaine pour s'installer à Montréal. «Elle a alors découvert un univers auquel elle n'a pas été préparée. Les boîtes de nuit, les bars... Ç'a été un choc terrible qui sera déclencheur pour elle», a dit M. Cady.

Pendant ses études en littérature à l'UQAM, elle aurait travaillé comme escorte pendant quelques années. Elle raconte d'ailleurs ses rencontres avec les clients et sa haine du métier dans Putain, paru en 2001.

Patrick Cady l'a fortement encouragée à rédiger ce roman, persuadé du grand talent qu'elle avait. Car Nelly Arcan avait constamment besoin d'être rassurée, selon Bertrand Visage, des éditions du Seuil.

«Nelly avait une sorte de doute total sur elle-même, sur ses capacités à écrire. Elle demandait toujours si c'était bien, si elle devait continuer à écrire. Il fallait utiliser beaucoup d'adjectifs et de superlatifs pour la convaincre.» La romancière était aussi obsédée par son apparence physique, ce qui l'a poussée à avoir recours à la chirurgie plastique à plusieurs reprises.

Nelly Arcan n'avait pourtant rien d'une diva, selon Mélanie Vincelette, directrice des éditions Marchand de feuilles. «Il y avait vraiment deux personnes en elle, le personnage médiatique et la fille ordinaire, super angoissée. Elle était vraiment vulnérable et extrêmement humble.»

La journaliste Claudia Larochelle, qui connaissait Nelly Arcan depuis plusieurs années, la décrit avant tout comme une amie formidable. Mme Larochelle a elle aussi reçu un courriel de l'auteure jeudi après-midi. Elle lui demandait des nouvelles et lui rappelait qu'elle était là pour elle.

«Nelly, c'était un chat sauvage, comme ses deux siamois qu'elle aimait tellement, a dit Claudia Larochelle. Il fallait l'apprivoiser, la gagner. Quand c'était fait, on découvrait une fille brillante, posée, très généreuse, avec une écoute incroyable.»

«Elle va me manquer et manquer au monde littéraire québécois, a conclu Claudia Larochelle. Elle avait encore tellement de choses à dire...»

Avec la collaboration de Chantal Guy