Quelques mois avant la présentation de l’expo Basquiat et la musique au Musée des beaux-arts de Montréal, les sœurs et la belle-mère du regretté prodige new-yorkais Jean-Michel Basquiat viennent de lancer dans le quartier Chelsea l’une des rétrospectives les plus intimes de l’artiste, mort tragiquement à l’âge de 27 ans. La Presse a pu voir l’expo et s’entretenir avec Lisane Basquiat.

Publié le 30 avril
Jean Siag
Jean Siag La Presse

(New York) Août 1988. Jean-Michel Basquiat est au sommet de son art, mais le jeune artiste de l’avant-garde new-yorkaise est dépressif depuis au moins deux ans. Le 12 août, il meurt d’une surdose d’héroïne. Sa mort survient un an et demi après celle de son ami et mentor Andy Warhol. Il a à peine 27 ans. La famille Basquiat est atterrée.

Sa sœur Lisane Basquiat n’a alors que 24 ans ; la benjamine, Jeanine, 21 ans. « La mort de Jean-Michel était subite et tragique, nous dit Lisane au cours d’un entretien où elle s’excuse de ne pas parler français. C’est le premier décès que nous avons vécu dans notre famille, donc ç’a été une expérience assez traumatisante. »

PHOTO MIRANDA PENN TURIN, FOURNIE PAR LISANE BASQUIAT

Les sœurs de Jean-Michel Basquiat : Jeanine Heriveaux et Lisane Basquiat

Jean-Michel est parti au moment où sa carrière décollait vraiment, où il avait de plus en plus de notoriété et de reconnaissance internationale, donc mon père s’est tout de suite occupé de la succession, notre mère [Matilde] a pleuré longtemps la perte de son fils, et ma sœur Jeanine et moi, on a continué notre chemin, mais le deuil de notre frère, on ne l’a pas fait du jour au lendemain, ç’a été long…

Lisane Basquiat

En fait, leur deuil s’est étiré sur plusieurs années. C’est ce qui explique, nous dit Lisane Basquiat, que la plupart des objets lui ayant appartenu, y compris l’ensemble de ses œuvres, soient restés enfermés dans un entrepôt pendant plus de 30 ans. Et que cette rétrospective-ci n’ait vu le jour… qu’aujourd’hui.

PHOTO TIRÉE DU CATALOGUE DE L’EXPO KING PLEASURE

Jean-Michel à l’extérieur de son studio de la rue Great Jones, à New York, en 1985

« On a bien sûr prêté certaines œuvres pour des expos ou des évènements, mais sa collection est restée en dormance dans l’entrepôt », indique Lisane, qui a hérité de la gestion de la succession de Jean-Michel (avec sa sœur Jeanine) à la suite de la mort de son père en 2013. « Notre priorité dans les années qui ont suivi le décès de mon frère était de protéger son patrimoine, ce n’était pas d’exposer ou de vendre ses œuvres. »

L’idée de replonger dans la vie et l’œuvre de Jean-Michel remonte à 2017 ; une idée de leur belle-mère Nora Fitzpatrick, qui soumet aux sœurs Basquiat le projet de sortir les œuvres de Jean-Michel de sa réserve. C’était l’année avant le 30e anniversaire de la mort de l’artiste. Le timing était bon, mais les filles n’étaient pas prêtes. L’élément déclencheur s’est produit à l’été 2020, avec, entre autres, les meurtres de George Floyd et de Breonna Taylor.

Des œuvres de jeunesse

  • Sans titre, non daté

    PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

    Sans titre, non daté

  • Sans titre, non daté

    PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

    Sans titre, non daté

  • Sans titre, non daté

    PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

    Sans titre, non daté

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« Jeanine et moi, on s’est dit que c’était le bon moment pour répondre à l’intérêt que les gens manifestaient depuis des années à l’égard de Jean-Michel. C’était une période sombre, et on a réalisé à quel point son art résonnait par rapport à ce qui se passait dans le monde. »

Pas question, par contre, de faire une expo « classique ». « Nous ne sommes pas des commissaires, insiste Lisane, nous sommes ses sœurs. » Avec l’aide de l’architecte britannico-guinéen David Adjaye, qui a brillamment aménagé l’espace de 12 000 pi2 de la galerie du quartier Chelsea, elles se sont lancées.

On voulait que cette expo soit une incursion dans la vie de Jean-Michel. Que les gens découvrent l’homme qu’il était de notre point de vue. On voulait vraiment créer un parcours intimiste et célébrer sa vie. C’était aussi un cadeau qu’on voulait faire à nos enfants.

Lisane Basquiat

Des œuvres emblématiques de Basquiat

  • Cabeza, 1982 (sur une couverture)

    PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

    Cabeza, 1982 (sur une couverture)

  • Thor, 1982

    PHOTO FOURNIE PAR LA SUCCESSION J-M BASQUIAT

    Thor, 1982

  • Love, 1984 (sur une porte de frigo)

    PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

    Love, 1984 (sur une porte de frigo)

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Des œuvres jamais exposées

Le parcours divisé en six thèmes (son enfance, son éclosion, son atelier, etc.) est réparti dans trois salles et trois « passages ». Dans le premier, en arrivant dans la galerie, on entend même Jean-Michel Basquiat déclamer un verset de la Genèse.

Parmi les quelque 200 œuvres et artefacts exposés, on retrouve ainsi des dessins et des peintures – ses premières œuvres de la fin de l’adolescence – où apparaissent déjà faces masquées et figures squelettiques ; celles qui l’ont consacré entre 1982 et 1984, parmi lesquelles Jailbirds (1983) ou Cabeza (1982) ; ainsi que ses derniers travaux, comme Dry Cell (1988). Les deux tiers de ces œuvres n’ont jamais été exposés.

« Dry Cell est probablement la dernière œuvre qu’il a créée, nous dit Lisane. Mon père était avec lui au moment où il la terminait, il devait la livrer quelque part, et mon père lui a dit qu’il l’aimait, donc Jean-Michel la lui a donnée. Elle n’a jamais été exposée où que ce soit. Nu Nile, que l’on retrouve dans la fresque de la boîte de nuit Palladium, n’a jamais été exposée non plus. »

PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

Dry Cell, 1988

On retrouve aussi de nombreuses photographies et extraits vidéo de sa jeunesse, des témoignages de ses sœurs et de ses cousins, une recréation du salon et de la salle à manger de la maison familiale de Brooklyn, sa collection d’art africain, et même le vélo dont il se servait tous les jours à New York, parce qu’il se faisait ignorer par les taxis new-yorkais qu’il hélait…

De replonger dans ces archives a été une expérience à la fois « joyeuse, réparatrice et cathartique », nous dit Lisane.

Dans un segment magnifique de l’expo, l’atelier de Jean-Michel (au 57, Great Jones Street) a carrément été recréé. On peut notamment y voir Charles The First (1982), présenté en trois panneaux, où l’on peut y lire à travers les textes caractéristiques du style Basquiat la fameuse phrase : Most kings get their head cut off. Une œuvre qu’on peut d’ailleurs voir dans la série The Andy Warhol Diaries.

L’atelier de Jean-Michel Basquiat

  • Charles The First, 1982

    PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

    Charles The First, 1982

  • Sans titre, 1984

    PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

    Sans titre, 1984

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La relation entre les deux hommes est abordée abondamment dans le journal intime de Warhol. Dans la série documentaire diffusée sur Netflix, il est notamment question d’un souper où Jean-Michel a invité Warhol chez ses parents. Plusieurs intervenants du film s’interrogent sur le déroulement de cette rencontre… Nous avons donc posé la question à Lisane. Comment ça s’est passé ?

La sœur de Jean-Michel s’esclaffe. « Je m’en mords encore les doigts aujourd’hui parce que je n’étais pas à la maison ! Et c’est cette fois-là qu’Andy a pris des photos de mon père, de ma mère, de Jean-Michel et de Jeanine et en a fait des portraits… Mais je peux vous dire ce que Jeanine m’a dit. En fait, elle ne savait pas qui était Andy Warhol [rires]… Mais elle l’a trouvé vraiment gentil. Ils ont mangé des filets de sole farcis. Tout le monde l’a trouvé très charmant. »

PHOTO TIRÉE DU CATALOGUE DE L’EXPO KING PLEASURE

Portrait de Jean-Michel Basquiat réalisé par Andy Warhol

King Pleasure

Le titre de l’expo fait référence au musicien américain King Pleasure, que son père Gerard Basquiat adorait, et à la pièce Moody’s Mood for Love en particulier, qui jouait sur la chaîne radio WBLS au moment de passer à la programmation de soir. King Pleasure décrit littéralement Jean-Michel, affirme Lisane. « C’était quelqu’un qui aimait s’amuser, qui était DJ, qui dansait, qui cuisinait, qui a voyagé un peu partout dans le monde, qui a vécu pleinement. »

Faut-il y voir un lien avec la fameuse couronne que l’on retrouve posée dans nombre de dessins et peintures de Basquiat ?

« Si on veut, répond Lisane. La couronne est vraiment un symbole de la fierté de l’héritage qu’on laisse derrière soi. Un symbole de sa fierté en tant qu’homme noir aussi, dans un monde qui ne le respectait pas toujours à cause de la couleur de sa peau. »

  • Per Capita, 1983

    PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

    Per Capita, 1983

  • Jawbone of an Ass, 1982

    PHOTO FOURNIE PAR LA SUCCESSION J-M BASQUIAT

    Jawbone of an Ass, 1982

  • Hollywood Africans in Front of the Chinese Theater with Footprints of Movie Stars, 1983

    PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

    Hollywood Africans in Front of the Chinese Theater with Footprints of Movie Stars, 1983

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La couronne, c’était une façon de dire aux autres qu’il savait qui il était. On a grandi dans une famille en sachant qui on était. Nous étions des Basquiat avant que Jean-Michel Basquiat soit Basquiat.

Lisane Basquiat

Dans le catalogue qui collige tous ces récits de famille, il est souvent question de la relation parfois tendue entre Jean-Michel et son père, qui a quitté son Haïti natal à l’âge de 17 ans – sous le régime de Jean-Claude Duvalier – pour s’installer à New York, où il a épousé Matilde Andrades, qui était d’origine portoricaine (avant de se séparer d’elle en 1968).

Devenu comptable, Gerard Basquiat n’avait pas la même définition du succès que son fils Jean-Michel et ne comprenait pas qu’on puisse vivre comme artiste. C’est ce qui explique que ce dernier soit parti de la maison familiale à 18 ans. Et qu’il ait tout fait pour prouver à son père qu’il pouvait réussir.

Quand il fait la couverture du New York Times Magazine en 1985, il en dédie un exemplaire à son père : « To Papa », et vient le lui porter en limousine après avoir fait la fête toute la nuit. Quand il fréquente Madonna, au début des années 1980, il invite toute sa famille au restaurant One Fifth Avenue. Dans le catalogue, sa sœur Jeanine confie : « Nous n’avions aucune idée de qui était Madonna. Jean-Michel nous a simplement dit qu’elle venait de sortir le single Everybody… »

N’empêche, il y a un contraste saisissant entre l’artiste sûr de lui, ambitieux, qui est rapidement devenu célèbre, et celui qui a vécu son succès avec une certaine angoisse et qui consommait de plus en plus d’héroïne.

« Il ne faut pas oublier que Jean-Michel était très jeune, même s’il était déterminé à réaliser ses rêves, nous dit Lisane. Il disait qu’il allait être célèbre, qu’il allait rentrer à la maison et montrer à mon père qu’il avait réussi, et c’est ce qui est arrivé. Il a réalisé tout ça par lui-même, en marge du monde des arts visuels, sans aucun modèle. Des Noirs avec des dreadlocks dans ce milieu-là, ça n’existait pas. Donc, je pense que le succès qu’il a connu aussi rapidement, à un si jeune âge, l’a mené vers un terrain inconnu où il y avait beaucoup d’incertitudes… »

PHOTO JEAN SIAG, LA PRESSE

La fresque créée par Jean-Michel Basquiat pour le Palladium, où il avait ses habitudes.

Basquiat et la musique

La musique a eu beaucoup d’importance dans le parcours artistique de Basquiat. Pas étonnant que la Cité de la musique – Philharmonie de Paris ait pensé à créer l’expo multimédia À plein volume : Basquiat et la musique, qui sera présentée à Montréal à partir du 16 octobre. D’ailleurs, Lisane Basquiat et sa sœur Jeanine Heriveaux comptent venir au Québec pour y assister.

Dans leur propre expo, on peut voir la grande fresque que Basquiat a créée pour le Palladium ; une liste d’écoute des pièces préférées de Jean-Michel Basquiat a même été créée et peut être téléchargée par les visiteurs.

« La musique a été très importante dans la vie de Jean-Michel, nous dit Lisane. Depuis son enfance, jusqu’à sa vie adulte. Notre maison était remplie de musique, mon père en écoutait beaucoup et, plus tard, Jean-Michel a eu cet amour pour la musique. Il était DJ, et faisait partie du groupe Gray. Plusieurs de ses œuvres font référence à des musiciens comme Charlie Parker, King Pleasure, Miles Davis, on peut déjà voir ça dans les pièces qui sont présentées ici, et on a très hâte de voir l’expo à Montréal. »

Jean-Michel Basquiat : King Pleasure au Starrett-Lehigh Building (Chelsea, New York) jusqu’au 5 septembre. Détails:

Consultez le site de l’exposition Jean-Michel Basquiat : King Pleasure

The Andy Warhol Diaries sur Netflix

Regardez The Andy Warhol Diaries sur Netflix

À plein volume : Basquiat et la musique au MBAM à partir du 16 octobre 2022

Consultez la page de l’exposition À plein volume : Basquiat et la musique