Après des années de militantisme queer qu’il exprime avec son appareil photo et sa créativité, l’artiste transgenre JJ Levine vient de franchir une étape importante de sa carrière avec l’exposition d’une cinquantaine de portraits qui débute vendredi au musée McCord. En avril, il jouira d’une autre visibilité exceptionnelle, cette fois-ci à Londres, dans la galerie d’art du Haut-Commissariat du Canada.

Publié le 17 février
Éric Clément
Éric Clément La Presse

JJ Levine aura finalement droit à son premier solo muséal dès vendredi au musée McCord. « Sa venue au McCord est liée à notre ouverture aux questions sociales importantes, notamment celle du genre, dit Hélène Samson, commissaire de l’exposition et conservatrice Photographie au McCord. On connaît JJ depuis sa sortie de l’Université Concordia. Il avait participé, en 2008, à une exposition collective dans laquelle les artistes devaient s’inspirer de William Notman. Il avait alors déjà présenté un portrait queer [Zoe] qui pourrait faire partie de cette exposition aujourd’hui. »

PHOTO FOURNIE PAR L’ARTISTE

Zoe, 2008, JJ Levine

Rappelons que le mot « queer » signifiait « une personne bizarre » au XVIIsiècle. Il correspond aujourd’hui à quelqu’un qui ne se reconnaît pas dans la norme d’une séparation identitaire homme-femme bien tranchée, d’un genre définitivement attribué à la naissance ou du désir sexuel dévolu au seul sexe opposé. On retrouve donc les queers au sein des personnes identifiées comme LGBTQ+.

Je crée des images de ces personnes peu représentées dans les médias et les arts visuels. Ou souvent représentées de la mauvaise façon. Mon travail permet de donner un espace à leur existence.

JJ Levine

JJ Levine est sans doute le photographe trans le plus connu du milieu des arts visuels montréalais, et ce, depuis une dizaine d’années. Mais la progression de sa notoriété n’a guère été rapide. Le thème de l’art queer n’a pas été très médiatisé jusqu’à ces dernières années, où la communauté LGBTQ+ a fini par faire reconnaître son désir d’en finir avec la désuète façon binaire de considérer l’identité de genre.

Montréalais, JJ Levine est UN artiste. Transgenre, il ne vous dira pas s’il est né garçon ou fille. Et à quoi font référence les deux majuscules de son prénom. Justement, parce qu’en 2022, là n’est pas la question. Cette expo, sorte de rétrospective de 15 ans de carrière, en fait foi. Hélène Samson a choisi d’exposer une sélection tirée des corpus principaux de JJ Levine, Queer Portraits, Alone Time et Switch.

Photographier sa « famille » élargie

Dans Queer Portraits, JJ Levine a photographié son compagnon actuel, son ex – avec qui il partage la garde de leur enfant, Joah — et plusieurs amis. Il ne photographie jamais des personnes qu’il ne connaît pas. Sa règle est de photographier sa « famille » élargie. Ce qui lui permet de capter sur pellicule l’évolution, le vieillissement des personnes. Comme on le voit avec Joah, qui a aujourd’hui 6 ans.

  • Harry & Joah, JJ Levine

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Harry & Joah, JJ Levine

  • Autoportrait avec Joah, JJ Levine

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Autoportrait avec Joah, JJ Levine

  • Joah, JJ Levine

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Joah, JJ Levine

  • Hubert et Joah, JJ Levine

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Hubert et Joah, JJ Levine

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Les photos de JJ Levine sont des mises en scène élaborées dans des appartements, avec un grand soin apporté à la lumière et aux décors. « J’adore les intérieurs montréalais, ça ne ressemble à nulle part ailleurs, dit-il. Alors, je prends les photos à l’intérieur, dans l’environnement de la personne. En déployant beaucoup d’efforts, à l’argentique, pour faire des photos de qualité. »

Les poses ont été prises sur des chaises, des lits ou des canapés. Les sujets photographiés, qui vous regardent dans les yeux, ne sourient pas ou peu. La photo de JJ Levine n’est pas là pour séduire, au sens publicitaire du terme. Elle existe en tant que manifeste d’une résistance, d’une affirmation de soi, d’une fierté d’être queer.

  • Hubert, JJ Levine

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Hubert, JJ Levine

  • Miwa & Becca, JJ Levine

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Miwa & Becca, JJ Levine

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« Pour moi, ces photographies sont un travail sérieux, dit-il. Je veux que [la personne qui regarde] soit confrontée à la personne queer. Si c’est un queer qui regarde la photo, il va se sentir à l’aise et si une autre personne se sent mal à l’aise, c’est correct. Je fais un gros effort pour créer quelque chose de beau, d’esthétique, mais je ne veux pas que l’image se consomme trop facilement. Il faut qu’il y ait une tension. » Cette tension est réelle. Plusieurs photos surprennent, nous questionnent, nous intriguent.

Dans l’une d’elles, on voit deux femmes et un enfant. On se dit qu’il s’agit de deux lesbiennes qui vivent ensemble et qui ont eu un enfant. « Pas du tout, dit l’artiste de 37 ans. Ce sont des amies qui s’apprécient et ont choisi d’habiter sous le même toit. » Comme quoi, il ne faut pas toujours sauter trop vite aux conclusions. La diversité des situations existe.

Dans la série Switch [Permutations], JJ Levine remet en question la binarité avec des diptyques où deux personnages sont tour à tour masculin et féminin. Un subterfuge fascinant et troublant qui montre combien notre corps peut facilement se mouler dans l’autre genre. Le photographe n’a fait aucun trucage, aucune retouche numérique, utilisant le maquillage, des perruques et des vêtements pour masculiniser ou féminiser le personnage.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Un des diptyques de la série Permutations

Enfin, dans les portraits Alone Time [Seul ensemble], commencés en 2007, JJ Levine utilise le photomontage pour composer des scènes de vie domestique dans lesquelles un même sujet est photographié « en homme » et « en femme ». Des portraits de « couples » apparemment hétérosexuels dans lesquels on jurerait qu’il s’agit de deux personnes différentes. Comme ce jeune homme en débardeur et en short, en train de jardiner sous les yeux attendris de « sa conjointe » !

  • Une des œuvres de la série Seul ensemble

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Une des œuvres de la série Seul ensemble

  • Une des œuvres de la série Seul ensemble

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Une des œuvres de la série Seul ensemble

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JJ Levine à Londres

La galerie Ellephant de Christine Redfern représente JJ Levine. Il est vraiment bien tombé. Christine Redfern est parvenue, en 2020, à exposer l’artiste mohawk Skawennati à la galerie du Haut-Commissariat du Canada à Londres (l’« ambassade » du Canada). Elle récidive avec JJ Levine cette année, grâce à ses contacts dans cette galerie.

« JJ Levine est en phase avec les valeurs que le Canada veut mettre de l’avant », dit-elle. L’exposition de JJ Levine, du 15 avril au 2 juillet, coïncidera avec Safe to Be Me : A Global Equality Conference, la première grande conférence internationale consacrée aux LGBTQ+, qui aura lieu dans la capitale britannique du 29 juin au 1er juillet… fête nationale du Canada. Quand on vous dit que les astres s’alignent pour JJ Levine.