Une garderie abandonnée, une librairie qui a fermé, un restaurant vacant. Après des mois ou des années d’inactivité, ces espaces du centre-ville de Montréal sont à nouveau habités. Dans le cadre d’une initiative inédite, l’organisme Art souterrain les a reconvertis en lieux de résidence pour artistes émergents. La Presse a visité quelques-uns de ces ateliers éphémères.

Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

Deux constats sont à l’origine du projet Créer des ponts, selon Frédéric Loury, fondateur et directeur général d’Art souterrain.

Le premier : les artistes émergents ont été particulièrement affectés par la pandémie. Sans filet de secours, plusieurs ont carrément abandonné leur pratique, faute d’espace de création et d’exposition. Le deuxième : les espaces commerciaux vacants, déjà nombreux dans l’île de Montréal, se sont multipliés depuis le début de la pandémie.

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Frédéric Loury, fondateur et directeur général d’Art souterrain

« À Montréal, des centaines de milliers de pieds carrés sont disponibles, dit M. Loury. Ils ne trouveront pas preneur avant longtemps. L’idée de monter un projet intersectoriel entre le milieu immobilier et le milieu des arts me semblait parfaitement en adéquation. »

Au total, le projet compte 30 espaces de création pour 60 artistes, tous ouverts au public et la quasi-totalité concentrée dans Ville-Marie. Le coût de location ? Zéro dollar.

  • Jongwook Park, un des artistes en résidence

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    Jongwook Park, un des artistes en résidence

  • Œuvre de Jongwook Park

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    Œuvre de Jongwook Park

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« Nous devions convaincre le milieu immobilier de se joindre au mouvement en démontrant aux propriétaires qu’ils avaient l’occasion de redonner du lustre et du cachet à leur vitrine vide. Ces lieux avaient un passé triste. L’art a rehaussé leur image. C’est aussi une façon pour eux de se joindre à l’ADN montréalais, qui a un positionnement culturel très fort », explique M. Loury.

Et ça a marché. Le propriétaire de bureaux Allied, par exemple, a prêté sept locaux à Art souterrain, l’équivalent de 20 000 pi2. Ce matin-là, André Sirois, directeur de construction chez Allied, et ses collègues ont visité les installations dans lesquelles les artistes ont emménagé le 15 juillet.

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André Sirois, directeur de construction chez Allied

 Nos premières discussions avec Frédéric [Loury] remontent à quelques mois. La collaboration est partie d’une volonté de collaborer et d’aider les communautés avoisinantes de nos propriétés, et de nous insérer dans le tissu social. Finalement, ça a débouché sur quelque chose de magnifique.

André Sirois

Ivanhoé Cambridge, Cominar, la Société de développement Angus, le Complexe Desjardins, la Place des Arts, le Musée des beaux-arts de Montréal, le Palais des congrès et les Promenades de la capitale figurent parmi les autres partenaires immobiliers.

Pour sa première édition, le projet a bénéficié de 1 million de dollars de la Ville de Montréal dans le cadre de son plan de relance économique du centre-ville. Ces fonds doivent servir à couvrir le coût des installations et à verser un cachet aux artistes.

Mariage parfait

Tranquillement mais sûrement, les artistes ont commencé à s’installer dans leurs ateliers respectifs. Ils y resteront jusqu’à la mi-octobre. Certains ont déjà monté une exposition complète, d’autres se laissent le temps de s’approprier l’espace et d’expérimenter.

  • Brent Cleveland dans son atelier éphémère

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    Brent Cleveland dans son atelier éphémère

  • Des œuvres de Brent Cleveland

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    Des œuvres de Brent Cleveland

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C’est le cas de Brent Cleveland. Ses dessins s’étalent sur le carrelage coloré d’une garderie transformée en pépinière d’artistes. À un moment donné, il va choisir ses croquis préférés et les reproduire sur toile.

Même si ce n’est plus une garderie, on peut toujours sentir l’énergie enfantine. Les fenêtres, les couleurs, l’énergie chaotique de l’atelier m’inspirent beaucoup. Je pense que ça me correspond bien.

Brent Cleveland, artiste

Justement, Frédéric Loury et son équipe ont eu le souci de créer des « alliances naturelles entre artistes et propriétaires immobiliers ». L’art naïf de Brent Cleveland et une garderie en sont un exemple. Les cônes de circulation surdimensionnés de Cassie Paine et un local rustique du Vieux-Port avec vue sur un chantier en sont un autre.

« Je suis entourée de chantiers de construction. J’ai juste à regarder par la fenêtre pour trouver des idées ! », rigole Cassie Paine, une artiste multidisciplinaire dont l’œuvre s’inspire des infrastructures urbaines. Son objectif au terme de sa résidence ? Créer une installation à partir d’un filet de protection long de 15 m. « Quand on a seulement deux ou trois jours d’exposition, on ne peut pas prendre le risque de jouer avec les matériaux. Là, j’ai le temps. »

PHOTO FOURNIE PAR ART SOUTERRAIN

Œuvre de Cassie Paine

En plus des ateliers, des cubes en verre seront installés progressivement rue Sainte-Catherine, où seront exposées les œuvres des artistes en résidence. « Au-delà du prêt de l’espace, les artistes rencontreront des professionnels de l’art, des commissaires d’exposition, des critiques d’art et surtout, des acheteurs, dit Frédéric Loury. Ils conserveront 100 % de leurs revenus de vente, afin qu’ils puissent potentiellement se constituer une petite trésorerie et se procurer un local eux-mêmes… »