S’il faut extraire un peu de positif de la pandémie de COVID-19 : c’est le contexte sanitaire qui a « coincé » à Montréal l’artiste visuel et militant écologiste Benjamin Von Wong. Heureuse conséquence ? Une œuvre monumentale qui devait d’abord voir le jour à Paris prend tranquillement forme dans Hochelaga-Maisonneuve. On y élèvera en juin un robinet de près de 10 mètres « vomissant » quelque 10 000 déchets de plastique collectés par la communauté.

Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

Benjamin Von Wong, bourlingueur d’origine torontoise qui a étudié à l’Université McGill, est connu dans le monde entier pour ses sculptures et ses photographies hyperréalistes qui sonnent l’alarme sur la crise environnementale. Ce nouveau projet vise à « rappeler aux entreprises privées, gouvernements et individus que le problème du plastique n’a fait qu’empirer durant la pandémie ».

« En anglais, il y a une expression populaire dans les organismes environnementaux qui dit : ‟Nous devons fermer le robinet du plastique”, explique l’artiste. J’ai réalisé que personne n’avait essayé de créer un symbole visuel fort. »

IMAGE FOURNIE PAR L’ARTISTE

Illustration du robinet géant au parc Morgan, dans Hochelaga-Maisonneuve

Depuis le 1er mai, et jusqu’au 13, l’organisme environnemental Y’a QuelQu’un l’aut’bord du mur récolte des milliers d’emballages de plastique propres, légers et de bonne taille. « On essaie de mobiliser les citoyens et les commerçants d’Hochelaga-Maisonneuve pour qu’ils viennent porter le plastique nécessaire à la création de l’œuvre », explique Jimmy Vigneux, directeur de la Société de développement commercial (SDC) Hochelaga-Maisonneuve.

Le cofondateur de l’initiative Mission 1000 tonnes, consacrée au nettoyage des cours d’eau et des océans, dit suivre le « travail extraordinaire » de Von Wong depuis de nombreuses années, tant sur le plan photographique qu’environnemental. En février, lorsqu’il a su que l’artiste hyperactif serait à Montréal tout l’été, M. Vigneux lui a tendu la main.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

« Dans Hochelaga-Maisonneuve, les commerçants veulent prendre le virage écologique, amorcer la transition, explique-t-il. Je trouvais que c’était un beau clin d’œil d’amener un artiste de cette renommée-là, de ce talent-là, dans le quartier. »

Depuis lundi, l’artiste visuel, accompagné d’une équipe de cinq à dix bénévoles par jour, assemble les contenants — sans colle — dans le but de constituer une cinquantaine de « guirlandes ». Celles-ci seront ensuite juxtaposées pour constituer un gigantesque « vomi de plastique ».

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

« On sera à l’extérieur, dans la cour de l’école en face du bain Morgan [Chomedey-De Maisonneuve], si les gens veulent venir nous voir », lance Von Wong.

Le robinet géant, lui, sera fabriqué à partir de tuyaux de ventilation dans l’atelier Gaufab, dans le quartier Rosemont. « On a essayé de tout réutiliser au maximum. Même la bouffe offerte aux bénévoles est végétalienne et servie dans des emballages compostables. On n’est pas parfaits, mais on essaie de faire de notre mieux. »

PHOTO FOURNIE PAR L’ARTISTE

D’Hochelaga-Maisonneuve à Nairobi ?

L’œuvre doit être montée et photographiée une première fois dans le parc Ovila-Pelletier — des questions de permis restent à régler — au début du mois de juin. Le « robinet flottant » sera ensuite démonté et restitué dans différents lieux symboliques de Montréal avant de prendre la direction de Paris, où il sera exposé plusieurs mois. « L’œuvre voyagera par bateau et on compensera les émissions carbone », assure l’environnementaliste.

En février 2022, Von Wong espère que son « robinet » déversera ses déchets à Nairobi, au Kenya, où l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement doit débattre et se prononcer sur un Traité international sur le plastique.

Nous avons l’engagement de la communauté, mais on doit aussi rejoindre les gens au sommet. C’est un projet un peu plus kitsch, moins artistique, plus frontal, mais j’ai le sentiment que si je le réussis, il pourrait aller très, très loin. J’ai de grandes ambitions.

Benjamin Von Wong

Le but ultime ne serait-il pas qu’une telle œuvre ne puisse plus exister, faute de déchets de plastique en quantité suffisante ? « Le recyclage, oui, c’est bien, mais ce qu’on veut, c’est la réduction, admet Jimmy Vigneux, de la SDC Hochelaga-Maisonneuve. Entre-temps, il ne faut pas être gêné : c’est un problème qu’il faut mettre de l’avant, qui doit être discuté et auquel on doit trouver des solutions. Ce genre d’œuvre là permet aux citoyens qui participent de se rendre compte à quel point on génère des déchets de plastique chaque semaine. »

À long terme, si l’œuvre devait être détruite, Benjamin Von Wong assure qu’elle sera entièrement recyclée.

Toronto-Montréal-Los Angeles

PHOTO TIRÉE D’UNE VIDÉO YOUTUBE

Le plus imposant garde-robe au monde

Benjamin Von Wong est un habitué des records insolites. Son équipe et lui ont construit au Caire le plus imposant garde-robe au monde à partir de 3000 vêtements de la « mode éphémère ». Ceux-ci ont ensuite été remis à des réfugiés égyptiens.

Découvrez les coulisses du gigantesque garde-robe (en anglais)

Son œuvre Strawpocalypse, une vague grandeur nature construite à Singapour, a quant à elle mis à profit 168 037 pailles de plastique — pas une de moins, une quantité certifiée par le Guinness World Records.

PHOTO TIRÉE D’UNE VIDÉO YOUTUBE

L’œuvre Strawpocalypse

Découvrez les coulisses de Strawpocalypse (en anglais)

En 2020, le photographe a quitté Los Angeles après la naissance d’un neveu à Montréal, d’où il espérait repartir à l’aventure. « Je voulais prendre l’année pour être nomade, mais j’ai choisi le pire moment, ça n’a pas fonctionné. »

Étant donné la situation sanitaire, l’ambassade du Canada à Paris, qui finance le robinet géant, a accepté qu’il soit construit à Montréal plutôt qu’en France. Le lancement médiatique international autour de l’œuvre et des photographies se fera à l’automne.

D’ici là, Von Wong se dit ouvert à réaliser des projets pour mettre en valeur — grâce à des « photos héroïques », par exemple — des leaders communautaires de Montréal. « Mes gros projets nécessitent beaucoup d’argent, alors je dois m’associer à de grandes corporations. Mais à un niveau plus local, ça me fait plaisir de donner mon temps. Je ne connais pas beaucoup de monde ici, alors si vous voulez passer le mot… »

C’est fait.

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