Le taux de succès de la fécondation in vitro n’est que d’environ 27 % par cycle. Les cinq cycles subis par la Montréalaise Heidi Barkun n’entrent pas dans ces statistiques. Alliant sa propre histoire à celle de 27 autres femmes, l’artiste visuelle montre les échecs de la procréation assistée et dénonce la pression sociale liée à la maternité dans l’exposition LET’S GET YOU PREGNANT !, présentée à la Galerie de l’UQAM.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Dans la petite salle de la galerie, un enregistrement sonore bilingue d’une durée de six heures, dans lequel 28 femmes, dont Heidi Barkun, racontent leur expérience, accompagne les visiteurs. Toutes ont connu l’échec de la fécondation in vitro (FIV) et ne connaissent pas la maternité. 

Des histoires différentes, de femmes québécoises, canadiennes, européennes et américaines, mais qui se rejoignent toutes quelque part, dans l’échec, le deuil et les questionnements liés à l’identité féminine.

Des voix que l’artiste aurait aimé entendre avant de décider de se lancer dans ce processus qui, dans son cas, s’est échelonné sur quatre ans, à l’époque où la FIV était couverte par la Régie de l’assurance maladie du Québec. 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Nombre de participantes avaient conservé des objets liés à leur démarche de fécondation in vitro. Pour témoigner du processus, Heidi Barkun les a inclus à son exposition.

On est invisibilisées. Chaque fois qu’on voit des échecs de la fécondation in vitro, c’est soit une personne qui dit : « je n’ai pas l’argent », c’est une réalité, soit « j’ai passé huit ans à faire ça, mais regarde mon bébé tout rose, tout est beau ». Il y a toujours une fin heureuse. Nous, on n’a pas eu cette fin heureuse. On la trouve où, cette histoire ?

Heidi Barkun, finissante de la maîtrise en arts visuels et médiatiques avec concentration en études féministes à l’UQAM

Finissante de la maîtrise en arts visuels et médiatiques avec concentration en études féministes à l’UQAM, Heidi Barkun a donc articulé son projet final de maîtrise-création autour de cette histoire. « Ça m’a bouleversée, tous ces traitements, après avoir subi échec après échec. Ça nuit à l’identité de soi, comment on voit son corps. Un deuil se passe, le deuil d’une vie qu’on souhaitait avoir. »

Elle a lancé un appel aux témoignages, diffusé dans quelques médias et groupes Facebook, et a trouvé, contre toute attente, ces 27 femmes prêtes à témoigner. 

« Ce n’est pas facile de se faire entendre quand on est une femme seule à parler, alors le fait d’avoir 27 autres voix avec moi, c’est plus facile pour les gens de dire : “O.K., c’est quelque chose” ce que j’ai traversé », souligne celle qui intègre souvent son vécu à sa démarche artistique. 

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Une partie du dossier médical d’une participante ainsi que l’image de l’échographie de son embryon

Atteinte d’une maladie chronique (et détentrice d’un baccalauréat en biologie), elle a réalisé, au début de sa pratique, plusieurs œuvres sur le corps humain.

LET’S GET YOU PREGNANT ! rassemble aussi les artéfacts conservés par 16 femmes, dont elle-même, à la suite de leurs traitements. Fioles d’hormones, stylos-injecteurs, emballages de seringues, dossiers médicaux, contenants pour les déchets médicaux : leur nombre, impressionnant, fait comprendre la complexité, la douleur du processus associé à la fécondation in vitro et le rapport au temps, qui devient primordial.

« C’est un processus très rigoureux, observe Heidi Barkun. On doit se faire des injections à telle heure, trois fois par jour. Entre les cycles, c’est l’enfer. Ça prend une éternité. Il y a aussi le temps qui passe en un clin d’œil. Les années s’envolent. Finalement, tu ouvres les yeux et tu es rendue cinq ans plus tard. »

Cinq ans plus tard et l’enfant tant désiré n’est pas là, contrairement à la pression sociale de la maternité qui, dit-elle, est bien réelle. 

« La première conversation entre femmes, c’est souvent : avez-vous des enfants ? Déjà, on est exclues parce que, souvent, quand on dit non, la personne va vers quelqu’un d’autre. Parce que... qu’est-ce qu’on a à raconter ? »

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Seringues et fioles utilisées par l’une des participantes pour l’injection de progestérone

Bien qu’elle ne nie pas que tout le processus de fécondation in vitro soit également difficile à vivre pour les conjoints, la pression d’être parent n’est selon elle pas la même pour les hommes. « C’est certain qu’être femme sans enfant est plus tabou qu’être homme sans enfant, déclare-t-elle. Par contre, être homme infertile est beaucoup plus tabou qu’être femme infertile. »

Dans sa démarche, Heidi Barkun critique également le système médical pour le manque d’information donné aux femmes, l’absence de suivi psychologique après un échec et la violence de certains traitements. « Certaines procédures sont faites à froid, et c’est épouvantable pour ces femmes. » 

Comme elle, nombre de participantes ont affirmé ne pas avoir l’impression d’avoir fait un choix éclairé. « Est-ce qu’on connaît d’autres interventions médicales qui ont un taux de réussite aussi bas qui vont continuer d’être utilisées pendant 40 ans ? demande l’artiste. Je ne me sens pas dupée par le système. J’essaie de comprendre le système dans lequel j’ai agi. »

LET’S GET YOU PREGNANT !, jusqu’au 21 mars à la Galerie de l’UQAM. Celle-ci présente également These Rooms of Earth and Stones, exposition de Michel Boulanger et Katja Davar sur les répercussionsde l’activité humaine sur l’environnement.