Le président du conseil d’administration du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), Pierre Bourgie, et le nouveau directeur général du musée, Stéphane Aquin, ont choisi de ne pas aller de l’avant avec la création d’une aile Riopelle, rompant avec le projet mis sur pied l’an dernier par l’ex-directrice du musée, Nathalie Bondil, la Fondation Jean Paul Riopelle et le collectionneur et mécène de Vancouver Michael Audain, avec la participation financière du ministère de la Culture du Québec.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

L’homme d’affaires Michael Audain nous a dit avoir appris la nouvelle par courrier, puis lors d’une visioconférence, mercredi, avec Pierre Bourgie et Stéphane Aquin, nommé en octobre à la suite du congédiement de Mme Bondil en juillet. Âgé de 83 ans, Michael Audain a fait part de sa tristesse à La Presse.

« Mme Bondil et [l’ex-président du conseil d’administration] Michel de la Chenelière étaient venus à la Fondation pour nous suggérer qu’on travaille ensemble à la construction d’un espace Riopelle au-dessus du pavillon Jean-Noël Desmarais, dit-il. Nous avons donc été très déçus d’apprendre l’annulation de ce projet, d’autant que le gouvernement du Québec avait généreusement choisi d’y contribuer pour 10 millions. »

PHOTO FOURNIE PAR LE CABINET DE RELATIONS PUBLIQUES NATIONAL

Président de Polygon Homes, l’un des plus importants constructeurs de logements de la Colombie-Britannique, Michael Audain est un grand amateur d’art, un mécène et un admirateur inconditionnel de Jean Paul Riopelle.

Au Musée des beaux-arts de Montréal, Pierre Bourgie a refusé, vendredi, de confirmer l’annulation du projet de 20 millions, car il n’a pas encore été soumis au conseil d’administration. Pourtant, La Presse a pu prendre connaissance de la lettre signée par Stéphane Aquin et envoyée le 30 octobre à Michael Audain, qui précise que le Musée ne peut aller de l’avant avec ce projet, tout en espérant continuer de collaborer avec Michael Audain.

Stéphane Aquin a dit à La Presse, vendredi, que la décision du Musée n’était pas liée au fait qu’il s’agit d’un projet de Nathalie Bondil. « On n’a pas l’argent actuellement et on est en déficit à cause du manque à gagner et de ce que vit le Musée avec la COVID, a-t-il dit. Je comprends la déception, mais la réalité est là. On a un défi financier. Les coûts de construction ont augmenté de 40 %. Et ensuite, il faut que le Musée soit capable d’assumer les coûts de maintenance. »

Passionné de Riopelle et des Automatistes depuis l’âge de 16 ans et amoureux du Québec, Michael Audain voulait à l’origine bâtir un lieu d’exception pour y exposer notamment ses 36 œuvres du grand maître québécois. Comme il l’a fait à Whistler, où il a fait construire le magnifique Audain Art Museum, inauguré en 2016, pour les artistes canadiens de sa collection, notamment des toiles d’E. J. Hughes.

PHOTO RAEF. CA, FOURNIE PAR LA FONDATION AUDAIN

L’Audain Art Museum, à Whistler, en Colombie-Britannique

Si je respecte autant Riopelle, c’est parce qu’il était un immense artiste dans les années 50 et qu’il a continué ensuite à emprunter de nouvelles voies de création. Il n’y a aucun autre artiste canadien qui ait été aussi important que lui au XXsiècle.

Michael Audain

Mais à l’automne 2019, Nathalie Bondil l’avait convaincu que le Musée des beaux-arts de Montréal pourrait accueillir ses œuvres avec faste dans une nouvelle aile de l’institution. Le Musée avait fait réaliser les plans architecturaux préliminaires de l’aile Riopelle par le cabinet d’architecture Patkau, en collaboration avec la firme Provencher_Roy, grâce à une contribution financière de 200 000 $ de la Fondation.

  • L’aile Riopelle projetée après l’étude du cabinet d’architecture Patkau, en collaboration avec la firme Provencher_Roy.

    PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL

    L’aile Riopelle projetée après l’étude du cabinet d’architecture Patkau, en collaboration avec la firme Provencher_Roy.

  • L'aile Riopelle aurait eu une vue imprenable sur le mont Royal.

    PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL

    L'aile Riopelle aurait eu une vue imprenable sur le mont Royal.

  • L’aile Riopelle telle que projetée après étude du cabinet d’architecture Patkau en consortium avec la firme Provencher_Roy.

    PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL

    L’aile Riopelle telle que projetée après étude du cabinet d’architecture Patkau en consortium avec la firme Provencher_Roy.

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L’aile devait être construite au-dessus du pavillon Desmarais. Il devait s’agir d’un étage surélevé en verre, la transparence donnant accès à une vue impressionnante sur le mont Royal, en hommage à Riopelle, le peintre automatiste de la nature. Un clin d’œil aussi à la rétrospective Riopelle qui avait marqué l’inauguration, en 1991, du pavillon Jean-Noël Desmarais.

Les travaux devaient commencer en 2021 pour une inauguration fin 2023, année du 100anniversaire de naissance de Riopelle et du 75anniversaire de la publication du manifeste Refus global. L’aile devait accueillir les Riopelle de la collection Audain, une partie des 400 détenus par le MBAM et ceux provenant des collections des hommes d’affaires Pierre Lassonde et André Desmarais. Les trois collectionneurs offraient en plus 10 millions pour construire l’aile.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Et vert (1966), huile sur toile de Jean Paul Riopelle actuellement en vente par la maison d’enchères BYDealers, à Montréal

Créée à l’initiative de Michael Audain et cofondée avec André Desmarais, Serge Joyal, John R. Porter, Pierre Lassonde et Yseult Riopelle, fille du peintre, la Fondation Jean Paul Riopelle accuse le coup.

« Nous avons pris acte avec déception de la décision de l’institution de ne pas poursuivre le projet à l’étude depuis un an, révèle Manon Gauthier, directrice générale de la Fondation Jean Paul Riopelle. Devant l’incertitude qui planait autour de la réalisation du projet dans la foulée des événements ayant secoué le musée l’été dernier, nous avons repris dès juillet notre recherche de lieux alternatifs, parés à toute éventualité. Nous sommes d’ailleurs très reconnaissants de l’intérêt et de la précieuse collaboration du gouvernement du Québec à ce jour en appui au projet. »

Michael Audain dit « comprendre que le MBAM ait ses propres priorités et ses propres défis auxquels il doit faire face », mais il ajoute que le projet de la Fondation Riopelle ira de l’avant dans un autre endroit.

Il a rejeté la proposition du Musée d’accueillir ses œuvres et d’en faire une « exposition permanente » sans construire l’espace de 10 000 pi2 où elles devaient être exposées.

PHOTO FOURNIE PAR YSEULT RIOPELLE

Jean Paul Riopelle à l’anse à Capelans, vers 1944

« Nous allons chercher dans les prochains mois un endroit approprié pour nous assurer que l’œuvre de Jean Paul Riopelle soit adéquatement portée à la connaissance d’un large public d’ici et de l’étranger, dit Michael Audain. Je conserve un grand respect pour le Québec et pour les Automatistes, qui tous mériteraient d’être ainsi honorés pour que les Québécois et les Canadiens réalisent l’importance du legs artistique et social de ce groupe d’artistes. »

Avenir du projet

Quelles avenues s’offrent maintenant à la Fondation Riopelle ? Une des options sur la table est d’occuper l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis, un édifice en quête de vocation depuis longtemps. L’avantage serait que Québec pourrait le restaurer et profiter du fait que l’endroit deviendra un haut lieu culturel permanent, dit Pierre Lassonde.

La Fondation pourrait aussi construire – à Montréal, puisque Riopelle y est né – un écrin architectural de la même qualité que l’Audain Art Museum. Option fort probable vu le goût pour l’architecture contemporaine de Michael Audain et de Pierre Lassonde. Ayant pour mission de faire rayonner l’art québécois, le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), à Québec, pourrait faire partie de cette dernière option.

« Sur le modèle de ce que le MNBAQ a fait avec la maison d’Alfred Pellan, l’idée serait que l’édifice soit à Montréal, mais que le MNBAQ soit l’institution de tutelle, dit Pierre Lassonde. Ce serait intéressant puisque j’ai promis de laisser une grande partie de ma collection au MNBAQ, dont un certain nombre de Riopelle des années 50. »

PHOTO FOURNIE PAR LA MAISON HEFFEL

Œuvre sans titre de 1954 de Jean Paul Riopelle mise aux enchères par la maison Heffel à Toronto en 2013

Au ministère de la Culture, l’attaché de presse Louis-Julien Dufresne a dit à La Presse que, quel que soit le lieu qui accueillera les abstractions lyriques de Riopelle, le gouvernement aidera à la concrétisation du projet.

Mercredi, le MBAM présentera aux médias par visioconférence les détails d’une nouvelle exposition : Riopelle – À la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones. N’eussent été la pandémie et l’annulation de l’aile Riopelle, Michael Audain aurait dû assister à la conférence médiatique de l’exposition qui devait coïncider avec le lancement du projet de l’espace Riopelle.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Déplacement de L’étang – Hommage à Grey Owl, une œuvre de Jean Paul Riopelle, au Musée des beaux-arts de Montréal, le 16 septembre dernier, du pavillon Jean-Noël Desmarais. Elle était entreposée, au pavillon Hornstein. Elle sera exposée dans le cadre de l’exposition Riopelle – À la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones

La Fondation Audain est en effet commanditaire de cette exposition qui sera présentée au musée de la rue Sherbrooke quand il pourra rouvrir, possiblement en janvier. Elle se rendra ensuite à l’Audain Art Museum, puis au Glenbow, à Calgary. « L’idée de cette exposition, à l’origine, revient à la brillante commissaire et conservatrice Nathalie Bondil qui a voulu présenter l’œuvre de Riopelle sous un nouvel angle », dit Michael Audain.

Contactée, Nathalie Bondil n’a pas souhaité commenter la décision du Musée des beaux-arts de Montréal d’annuler la construction de l’aile Riopelle.