Nathalie Bondil a mis le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) sur la mappemonde. Elle en a fait une institution muséale qui compte et rayonne à l’échelle internationale. Un musée cité en exemple un peu partout, qui attire les plus grandes expositions, pour le plus grand plaisir de ses visiteurs, locaux et étrangers. L’apport de cette femme de grand talent au prestige du MBAM et de Montréal est inestimable.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Ça, c’est l’image que le musée projette depuis plusieurs années. À l’intérieur de ses murs, en revanche, loin des tenues de soirée du chic bal annuel du musée, la réalité semble moins reluisante. Un climat de travail décrit comme « toxique » par le syndicat des employés du MBAM a mené lundi au congédiement de Nathalie Bondil, qui travaillait pour l’institution depuis 21 ans et en était la directrice générale depuis 2007.

Une douzaine d’employés et d’ex-employés du musée qui ont parlé à La Presse depuis six mois décrivent un climat malsain au MBAM ainsi qu’un régime de peur et d’omertà, exacerbé par le style de gestion autoritaire de l’équipe de direction.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Nathalie Bondil a été congédiée de son poste de directrice générale et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal lundi.

Harcèlement psychologique banalisé, épuisements professionnels, roulement de personnel. Des accès de colère inacceptables de la part de chefs de service, des employés qui se font rabrouer violemment devant leurs collègues, des décisions prises sur des coups de tête qui défont des mois de travail…

Le syndicat des employés du musée dit avoir alerté les responsables des ressources humaines et la direction, mais, faute de changement, a dû interpeller le conseil d’administration. « À la suite de notre intervention, le C.A. a considéré l’urgence d’agir, notamment en mandatant une firme externe [pour] procéder à un diagnostic du climat de travail », m’a expliqué lundi par courriel Marie-Claude Saia, présidente du syndicat des employés du MBAM.

C’est à la lumière des conclusions de cette firme externe, Cabinet RH, qui a reçu son mandat en octobre 2019 et rencontré une cinquantaine d’employés, que le conseil d’administration, présidé par Michel de la Chenelière, a décidé « à quasi-unanimité » de résilier le contrat de sa directrice générale, un an avant son terme.

« C’est vraiment alarmant et troublant. En 2020, on ne peut plus se fermer les yeux là-dessus », croit Michel de la Chenelière, qui estime que Nathalie Bondil « a fait beaucoup de déni » à ce sujet et est demeurée inflexible quant aux solutions proposées.

Nathalie Bondil n’est pas visée directement par les griefs des employés et du syndicat, mais certains estiment que, mise au courant des doléances, elle a été insouciante dans sa gestion de « comportements problématiques » de certains de ses proches collaborateurs.

Leur grande compétence et leur dévouement sans borne ont semblé excuser à ses yeux leurs manières d’interagir, jugées inacceptables.

La directrice générale a-t-elle laissé s’envenimer trop longtemps un climat malsain dans l’institution qu’elle dirigeait, par solidarité avec son équipe de direction ? Beaucoup estiment que oui. Ses proches et alliés croient en revanche que Nathalie Bondil paie un fort prix pour les agissements des autres — une collaboratrice en particulier, qui travaille toujours au musée —, et que ce motif de congédiement n’est qu’un prétexte pour dévier l’attention du véritable nœud de la crise au MBAM, c’est-à-dire la nomination de Mary-Dailey Desmarais à un nouveau poste de directrice de la conservation.

Cette jeune candidate, très prometteuse, mais ayant peu d’expérience de gestion, aurait, disent-ils, été imposée à Nathalie Bondil, qui était d’accord avec le principe de scinder ses tâches — ce qui lui permettait de se concentrer sur la direction artistique —, mais pas sur le choix de Mme Desmarais.

Mary-Dailey Desmarais, commissaire et conservatrice de l’art moderne et de l’art contemporain international au MBAM, est arrivée quatrième dans le processus de nomination pour ce poste, selon les critères de la grille d’analyse établie par le comité de sélection. Elle a néanmoins été préférée à une candidate qui a davantage d’expérience et de compétences, sans le consentement de la direction générale.

Beaucoup mettent en doute ce processus de sélection, en raison notamment des liens familiaux de Mme Desmarais, femme de Paul Desmarais III, dont la famille (propriétaire de La Presse jusqu’en 2018) est très influente dans les activités de financement du musée. « C’est exact qu’elle était quatrième dans cette évaluation, concède Michel de la Chenelière. Mais la grille d’analyse n’est qu’un des outils utilisés dans la sélection. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Michel de la Chenelière, président du conseil d’administration du Musée des beaux-arts de Montréal

L’homme d’affaires, éditeur et philanthrope assure ne pas avoir outrepassé son mandat dans toute cette affaire — ce que certains lui reprochent — et qu’il n’y a pas de conflit de personnalité entre Nathalie Bondil et lui. D’un point de vue extérieur, on a tout de même l’impression qu’il jouait sa propre réputation cette semaine, et que c’était lui ou Nathalie Bondil qui allait être remercié…

Nathalie Bondil avait jugé « totalement inacceptable » l’offre du C.A., faite vendredi dernier, d’une « transition de fonctions harmonieuse » d’ici la date d’expiration de son contrat, le 29 juin 2021. Son refus d’accepter cette offre semble avoir précipité son départ. C’est Michel de la Chenelière lui-même qui assurera l’intérim d’ici la nomination d’un successeur à la directrice générale sortante.

Mme Bondil avait des alliés de taille dans ce conflit — notamment d’importants donateurs qui menacent de retirer leurs billes de futurs projets du musée —, mais a peut-être surestimé leur influence auprès du conseil d’administration. Cette décision du C.A. est aussi un camouflet servi à la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, qui a réitéré son appui indéfectible à Nathalie Bondil le week-end dernier. La ministre était-elle au courant des allégations de harcèlement psychologique qui pèsent sur la direction du musée ?

Les personnalités fortes, charismatiques, performantes et perfectionnistes sont souvent très exigeantes envers elles-mêmes et ceux qui les entourent. C’est ce qui leur permet d’accomplir des choses hors du commun, dans tous les domaines. Il n’empêche que nous ne sommes plus en 1970, ni même en 2010, et que le harcèlement, sous toutes ses formes, n’est plus acceptable. Or, selon nombre de témoignages, Nathalie Bondil semble avoir toléré trop longtemps dans son entourage une « personne très problématique », dixit Michel de la Chenelière.

Rien n’est tout noir ni tout blanc. Ce congédiement d’une star mondiale du monde muséal est-il le geste courageux d’un conseil d’administration qui ne tolère pas le harcèlement ou un prétexte pour ne pas attirer l’attention sur un processus de nomination potentiellement entaché de favoritisme ? Les deux, peut-être…

Nathalie Bondil a-t-elle compté sur ses appuis dans les milieux politiques et des affaires, ainsi que sur sa réputation plus qu’enviable à l’international, pour fermer les yeux sur ce qui se passait à l’intérieur des murs de l’institution qu’elle dirigeait ?

Quoi qu’il en soit, peu importe la responsabilité de chacun, la culture d’entreprise du MBAM doit changer. Nos institutions culturelles doivent être au-dessus de tout soupçon. Ce n’est pas parce que tout semble fonctionner merveilleusement de l’extérieur que tout fonctionne bien à l’interne.

Cela n’enlève absolument rien au travail accompli depuis deux décennies par Nathalie Bondil. Le MBAM ne serait pas ce qu’il est sans elle. Sa réputation internationale est bien établie, et il serait étonnant qu’elle ne soit pas nommée rapidement à un poste de prestige à l’étranger. « C’est une femme remarquable qui a fait des choses formidables pour le musée et pour Montréal, reconnaît d’ailleurs Michel de la Chenelière. C’est dramatique, cette histoire. Je suis très triste de cette situation. »

Il restera à s’assurer, d’une manière ou d’une autre, que ce ne soit pas Montréal qui fasse les frais de cette bien triste situation.

Nathalie Bondil en cinq dates

1999

Nathalie Bondil entre au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) à titre de conservatrice de l’art européen. À la fin de l’année 2000, elle est promue conservatrice en chef de l’institution.

2007

Elle est nommée directrice générale du MBAM et demeure sa conservatrice en chef. Nathalie Bondil est la première femme à diriger l’établissement muséal de la rue Sherbrooke.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Exposition consacrée à Yves Saint Laurent, au Musée des beaux-arts de Montréal, en 2008

2008

La haute couture entre au MBAM avec une exposition consacrée à Yves Saint Laurent. Au cours des années suivantes, d’autres créateurs de mode renommés tels que Jean-Paul Gaultier (2011) et Thierry Mugler (2019) feront l’objet d’un traitement semblable.

2011

Deux nouveaux pavillons ont été inaugurés sous la direction de Nathalie Bondil. Le pavillon Claire et Marc Bourgie, en 2011, qui abrite notamment un cinéma et une salle de concert, et cinq ans plus tard, le pavillon pour la Paix Michal et Renata Hornstein où sont déployées plus de 700 œuvres de maîtres anciens et contemporains.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Pavillon pour la Paix Michal et Renata Hornstein du Musée des beaux-arts de Montréal

2019

Les années Nathalie Bondil ont été marquées par une ouverture à différentes formes d’art plus contemporaines ou même populaires avec des expositions consacrées à Miles Davis ou encore des icônes comme John Lennon et Yoko Ono. Cette ouverture n’est pas étrangère à la hausse de fréquentation du MBAM, qui revendique actuellement 107 035 membres, dont près de 60 000 abonnés.

– Alexandre Vigneault, La Presse