La directrice générale du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), Nathalie Bondil, a rejeté une proposition de règlement, faite vendredi par le conseil d’administration (C.A.) du musée, car elle la juge « totalement inacceptable ».

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Cette proposition de règlement envoyée à La Presse par un des 21 membres du C.A. est intitulée « Projet pour fins de discussions ». Il y est écrit que le projet d’entente a pour but de « promouvoir une transition de fonctions harmonieuse, ordonnée et respectueuse ». Et que le contrat de Nathalie Bondil « prendra fin à son expiration le 29 juin 2021 et ne fera pas l’objet d’un renouvellement après la date d’expiration ».

L’entente proposée à Mme Bondil réduirait ses fonctions. Elle ne conserverait que « son titre et son plein salaire », sa participation « aux annonces officielles », le choix d’établir la programmation du musée et la responsabilité d’organiser deux dernières expositions avant son départ. Mais cette responsabilité serait conditionnelle à une « consultation avec le président du C.A. », actuellement Michel de la Chenelière.

Nathalie Bondil a confirmé à La Presse l’existence de ce projet d’entente. Elle estime que cette proposition est « totalement inacceptable ». L’entente lui enlèverait un grand nombre de prérogatives jusqu’à son départ et donnerait un droit de regard beaucoup plus important au président du C.A. Selon notre source du C.A., Mme Bondil estime qu’il s’agit en réalité d’un congédiement déguisé.

Ce projet d’entente faisait suite à une lettre obtenue par La Presse, que Mme Bondil a envoyée au président du C.A. mercredi dernier. Elle y écrivait : « J’ai compris, lors de ma rencontre du 6 juillet dernier avec vous, que vous me congédiez sans cause. Cela est, considérant ma feuille de route, inacceptable. »

Le président du C.A., Michel de la Chenelière, n’a pas voulu nous parler, samedi. « On va se parler en temps et lieu. C’est certain », a-t-il écrit à La Presse.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

La réalisatrice Alanis Obomsawin en compagnie du président du conseil d’administration du Musée des beaux-arts de Montréal, Michel de la Chenelière

La crise interne au MBAM inquiète le gouvernement du Québec. Mais il n’a pas beaucoup de prise sur la gouvernance de ce musée, une institution mi-publique mi-privée financée à hauteur de 16 millions par année par le gouvernement.

L’inquiétude est également grande chez les donateurs privés du musée, notamment la Fondation Riopelle, qui prévoit ériger, avec l’aide de Québec, une aile Riopelle au cœur même du MBAM en 2023, à l’occasion du centenaire de naissance du peintre Jean Paul Riopelle.

D’un coût de 20 millions, l’aile Riopelle sera financée pour moitié par Québec et pour moitié par les hommes d’affaires Pierre Lassonde, Michael J. Audain et André Desmarais.

« Avec M. Audain et M. Desmarais, nous avons engagé 10 millions de notre argent personnel pour ce projet que nous devons réaliser avec Mme Bondil, dit M. Lassonde, au téléphone. Mme Bondil a été une inspiration pour ce projet. De voir qu’elle est fragilisée actuellement, ça nous pose beaucoup de questions sur le musée lui-même et sur ce qui va se passer. »

« Ce serait dommage que ce projet réalisé à l’initiative de Michael J. Audain ne se réalise pas, ajoute André Desmarais. M. Audain a été extrêmement généreux, car il offre beaucoup d’art. Ce serait une grande perte pour la ville et pour la province de Québec. »

« Avec cet argent, la Fondation Riopelle aurait pu acheter une maison, mais c’est Mme Bondil qui nous a convaincus de faire le projet avec le Musée des beaux-arts de Montréal, dit Pierre Lassonde. Alors, avec ce qui se passe, est-ce qu’on va continuer ou pas ? Je ne sais pas ce qui se passe au niveau du conseil d’administration du MBAM, mais, à mon avis, il y a un manque de gouvernance quelque part. »

La gouvernance du musée

France Chrétien Desmarais, qui a une grande expérience des conseils d’administration (elle dirigeait celui du 375e anniversaire de Montréal), est embarrassée par cette situation, qui « n’aurait jamais dû arriver », selon elle.

« Quand on est président ou membre du conseil d’administration, on n’est pas là pour gérer le musée, dit-elle. On est là pour donner tous les instruments possibles à la direction générale pour qu’elle réalise un ouvrage extraordinaire. S’il y a les problèmes qu’on connaît aujourd’hui [au MBAM], c’est qu’il y a un problème de gouvernance. Causé par quoi ? Je ne le sais pas. Mais il y a un sérieux problème parce qu’on ne devrait pas [vivre ça], surtout pas avec une femme comme Nathalie Bondil. »

Mme Chrétien Desmarais dit être d’autant plus « gênée » par cette situation qu’elle découle en partie de la nomination par le C.A., sans l’accord de Nathalie Bondil, de Mary-Dailey Desmarais au nouveau poste de directrice de la conservation. Commissaire et conservatrice de l’art moderne et de l’art contemporain international, Mary-Dailey Desmarais est la femme de Paul Desmarais III, petit-fils de l’ex-propriétaire de La Presse, Paul Desmarais (père).

« J’ai travaillé avec Nathalie pour le 375e anniversaire de Montréal, dit France Chrétien Desmarais. J’adore sa façon de penser et sa vision. C’est un atout pour le monde culturel de Montréal. Elle nous a mis sur la map au niveau national et international. »

André Desmarais espère qu’une solution sera bientôt trouvée pour que Nathalie Bondil demeure à son poste. « C’est une femme exceptionnelle, dit-il. Elle a énormément de talent. Il doit y avoir une gouvernance dans ce musée pour lui permettre de le gérer de façon constante comme elle l’a toujours fait. »

- Avec la collaboration d'Audrey Ruel-Manseau