Y aura-t-il un « après-George Floyd » pour les artistes visuels noirs québécois ? La mort de cet homme noir américain tué par un policier au Minnesota et les protestations qui ont suivi vont-elles provoquer des changements et permettre aux artistes noirs d’avoir un juste accès aux institutions, au marché de l’art et aux postes décisionnels ? La Presse a posé la question à des artistes, des commissaires et des cadres de musées.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Artiste d’origine haïtienne, Stanley Février crée actuellement une sculpture qui reproduit le geste du policier Derek Chauvin sur George Floyd, un genou sur sa nuque. L’œuvre sera rendue publique à Montréal le 21 juin lors d’une action-performance visant à protester contre le racisme systémique.

Stanley Février invitera les citoyens, vêtus de noir et silencieux, à manifester avec une pancarte sur laquelle sera inscrit le nom d’une victime de brutalité policière morte au Canada depuis 1979.

PHOTO FOURNIE PAR STANLEY FÉVRIER

L’artiste québécois d’origine haïtienne Stanley Février au sol et recouvert de plâtre lors de la préparation d’une sculpture représentant l’interpellation fatale de George Floyd par le policier Derek Chauvin, à Minneapolis, le 25 mai dernier.

Les artistes visuels noirs sont encore sous le choc de la mort de George Floyd. « Le racisme, je le vis dans ma vie privée et ma vie professionnelle, dit le peintre et commissaire Moridja Kitenge Banza, d’origine congolaise, déjà interpellé sans raison par un policier, au Québec. Le racisme est vraiment épuisant. Même une intelligence artificielle ne pourra jamais expérimenter ce que mon cerveau doit mettre en place comme moyen pour exister en tant qu’être humain noir dans ce monde et dans cette ville. »

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Christ Pantocrator No 1, 2017, Moridja Kitenge Banza, acrylique et feuille d’or sur bois, 40 cm sur 30 cm

Arrivé au Canada en 2011, il pense que le premier ministre François Legault aurait dû reconnaître le racisme systémique. « Ça n’aide pas pour changer la situation, estime-t-il. Le Québec, c’est la terre des Bisounours. Tu as l’impression que tout va bien, mais quand tu fais face au racisme, c’est plus violent qu’ailleurs, car le contraste est plus fort. »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Stanley Février, lors de son action-performance au Musée d’art contemporain de Montréal, en septembre dernier.

Visibilité

« La brutalité policière, j’ai bien du mal à dormir avec ça, dit John Zeppetelli, directeur général du Musée d’art contemporain de Montréal (MAC). C’est comme si la démocratie était en jeu. Cet évènement a soulevé indignation et dégoût et génère une réflexion. »

Les musées québécois n’ont pas attendu la mort de George Floyd pour mieux considérer les artistes noirs. Mais ça ne s’est pas fait sans pressions, notamment celle de Stanley Février, qui a mené une action d’éclat au MAC en septembre dernier. « Le milieu est devenu plus conscient », dit-il toutefois aujourd’hui.

(Re)Lisez « Des artistes visuels de la diversité mènent une action d’éclat au MAC »

Le MAC augmente ses acquisitions d’œuvres de la diversité. Et en octobre, il présentera La machine qui enseignait des airs aux oiseaux, une expo qui lui fera la part belle, avec notamment des œuvres de Moridja Kitenge Banza et de Manuel Mathieu.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Suzanne Sauvage, PDG du musée McCord

Le musée McCord est aussi sur la ligne de front. Il a publié une déclaration de soutien au mouvement Black Lives Matter. « On a affirmé notre engagement envers une société plus ouverte et plus juste pour diminuer ce racisme systémique qui existe chez nous comme ailleurs », dit Suzanne Sauvage, PDG du McCord. Le McCord prépare une expo sur les communautés noires de Montréal pour 2023. « Il faut raconter leur histoire », dit Mme Sauvage.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Autoportrait, 2017, Manuel Mathieu, acrylique, bâton à l’huile, fusain, peinture en aérosol et craie, 75 po sur 80 po. Acquis par le Musée des beaux-arts de Montréal et accroché lors de l’exposition Nous sommes ici : l’art contemporain des Noirs canadiens, en 2018.

À Québec, le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) travaille aussi à mieux considérer les artistes noirs. « Un repositionnement de fond qu’on mène depuis trois ans », dit Bernard Lamarche, responsable du développement des collections et conservateur de l’art actuel au MNBAQ. Une stratégie qui s’est traduite par l’achat d’une œuvre de Stanley Février, cette chair (sa première acquisition d’un musée), et des créations d’autres artistes afrodescendants tels qu’Eddy Firmin, Marie-José Gustave et Serge Emmanuel Jongué.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

cette chair, sculpture en plâtre, cire et peinture à l’huile réalisée par Stanley Février en 2017 et 2018, exposée en 2019 à l’UQAM lors de l’exposition Over My Black Body, puis achetée par le MNBAQ.

Le musée a aussi intégré des représentants de la communauté noire dans ses comités : la commissaire Eunice Bélidor et Moridja Kitenge Banza.

Les galeries d’art aussi font des gestes. La galerie Hugues Charbonneau, qui représente Karen Tam, Rajni Perera, Moridja Kitenge Banza et Manuel Mathieu, est à l’écoute de la diversité. « Il faut savoir faire un pas de côté et laisser les artistes de la diversité nous montrer la voie », dit Hugues Charbonneau. Mais le galeriste Robert Poulin a des réserves. « Je privilégie uniquement l’excellence, dit-il. Je ne crois pas à la discrimination positive que je considère discriminatoire et contre-productive puisqu’elle empêche les plus qualifiés et les plus compétents d’accéder aux postes qu’ils méritent. »

Une attitude que ne peut avoir un musée, dit Nathalie Bondil, directrice générale du Musée des beaux-arts de Montréal. « Le musée doit représenter la société, dit-elle. C’est normal qu’aujourd’hui, une génération d’artistes racisés veuille prendre sa place. »

Selon Cheryl Sim, directrice générale et commissaire à Phi, la remarque qui tend à dire qu’il n’y aurait pas assez d’artistes visuels noirs de qualité est fausse. « Il y en a plein, c’est à nous d’aller les chercher », dit-elle. C’est ce que fait l’organisme Nigra Iuventa, qui expose des artistes noirs n’ayant souvent pas droit à des aides publiques, car ils ne répondent pas aux critères exigés, regrette Diane Gistal, fondatrice de Nigra Iuventa.

Partage du pouvoir

La visibilité des artistes noirs passe aussi par un partage du pouvoir, croit l’artiste Eddy Firmin. « Dans les musées, mais aussi dans le secteur éducatif, l’université, les cégeps et les écoles. »

Au musée McCord, 15 % du personnel provient de la diversité, dont 10 % sont Noirs, selon Suzanne Sauvage, qui considère que ce n’est pas assez et qui regrette qu’il y ait peu d’étudiants noirs en muséologie.

« Il faut une reconnaissance et une valorisation, dit la commissaire indépendante Dominique Fontaine. Je connais des artistes noirs venus ici pour leurs études et découragés. J’en connais un qui a une maîtrise aux États-Unis, a enseigné à Concordia et n’a jamais eu accès [au marché] à cause de la clique de l’art contemporain d’ici. »

Mme Fontaine dit qu’il faut adopter des politiques, voire des quotas, et que, comme à New York, les aides financières publiques fournies aux institutions culturelles soient conditionnelles à une juste représentation des communautés culturelles. « On le voit dans la fonction publique québécoise, dit-elle. La représentation des communautés culturelles a reculé en six ans ! C’est aberrant. Montréal n’est pas une ville blanche. Nos institutions doivent être représentatives de la société. »

PHOTO FOURNIE PAR LE MBAM

Lay It Down (On the Edge of Beauty), 2019, Thomas J. Price, fonte d’aluminium et marbre taillé

Le centre d’artistes autogéré Articule a d’ailleurs invité, vendredi dernier, les autres centres d’artistes autogérés et les organismes artistiques de Montréal à « aller au-delà des simples déclarations de solidarité contre le racisme anti-Noir-e-s et anti-Autochtones, contre la brutalité policière et les discriminations systémiques présents au sein de notre gouvernement et de notre société au niveau local et national ».

« Nous invitons les centres d’artistes à se joindre à nous pour faire en sorte que ce moment d’attention populaire accrue provoque des changements organisationnels activement autocritiques et durables, exprime la lettre ouverte d’Articule. En tant qu’organismes financés par des fonds publics et en tant qu’espaces de dialogue, de création, de diffusion d’idées et de culture vitaux, nous avons la responsabilité, en tant qu’organismes artistiques montréalais, de nous lancer dans la lutte. »

« Si on n’est pas capables de bouger, personne ne nous prendra au sérieux sur la scène internationale », dit Dominique Fontaine, qui affirme que, hors Québec, les musées embauchent des conservateurs de la diversité, le milieu des arts visuels montréalais étant, sur ces questions, plus conservateur qu’à Toronto.

Au Canada anglais, bien des initiatives ont en effet été prises pour engager des professionnels noirs. Directrice du centre d’art The Power Plant à Toronto, Gaëtane Verna cite Crystal Mowry, conservatrice à la Kitchener-Waterloo Art Gallery depuis 2009, Julie Crooks, conservatrice au Musée des beaux-arts de l’Ontario depuis 2017, Denise Ryner, devenue directrice de l’Or Gallery de Vancouver la même année, Pamela Edmonds, nommée conservatrice senior du McMaster Museum of Art d’Hamilton l’an dernier, tout comme Sally Frater, à l’Art Gallery de Guelph.

PHOTO HENRY CHAN JR., FOURNIE PAR THE POWER PLANT

Gaëtane Verna, directrice de The Power Plant Contemporary Art Gallery, à Toronto

Au Québec, Eunice Bélidor est devenue directrice de la galerie FOFA de Concordia l’an dernier. Sinon, on ne note aucun conservateur ou conservatrice noir dans les musées québécois... mis à part François Thierry Toé, d’origine ivoirienne et directeur-conservateur du musée Beaulne, à Coaticook, selon la Société des musées du Québec.

« On a une politique interne sur la diversité avec des personnes racisées à la Fondation du musée et au département d’éducation, dit Nathalie Bondil, du MBAM. C’est vrai qu’on pourrait mieux faire. »

Nathalie Bondil pense que les choses vont tout de même changer. « Nos cercles philanthropiques sont composés pour moitié de personnes n’étant pas d’origine caucasienne, dit-elle. On vit un basculement. Dans 10 ans, ce sera très différent. »

PHOTO FOURNIE PAR EDDY FIRMIN

L’artiste québécois d’origine guadeloupéenne Eddy Firmin

L’affaire George Floyd aura-t-elle donc rapidement des effets ? « On en a vu déjà de telles manifestations et elles n’ont pas fondamentalement changé le tissu social, et le racisme n’a pas disparu, dit Eddy Firmin. Au contraire, il a pris des formes plus discrètes et larvées. » La diversité finit même par générer des frustrations. « J’entends autour de moi des artistes blancs qui trouvent qu’on parle trop de diversité », dit Stanley Février. « Contre le racisme, le seul choix qui me reste, c’est d’éduquer par mon art, ajoute Moridja Kitenge Banza. Et je le ferai jusqu’à la fin de ma vie. »