Kent Monkman, l’artiste autochtone canadien le plus en vogue, a essuyé de nombreuses critiques, notamment de femmes des Premières Nations, pour sa toile Hanky Panky, rendue publique jeudi sur Facebook. Explications.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Un homme aux traits de Justin Trudeau en voie de recevoir une fessée de la part de Miss Chief Eagle Testickle, l’éternel alter ego de Kent Monkman qui lutte contre les préjugés. Les regards inquiets d’anciens premiers ministres canadiens, dont John A. Macdonald, Pierre Elliott Trudeau, Jean Chrétien et Stephen Harper. Une assistance de femmes autochtones éclatant de rire… Telle est, dans les grandes lignes, la mise en scène de la plus récente toile de Monkman.

Hanky Panky est caractéristique de l’approche non conventionnelle de Kent Monkman, un artiste cri et cisgenre torontois de 54 ans dont la renommée est immense. Le Metropolitan Museum of Art de New York (Met) a notamment accroché, l’hiver dernier, dans son grand hall, deux immenses œuvres de Monkman, Welcoming the Newcomers et Resurgence of the People, que le Met lui avait commandées.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Kent Monkman au Musée McCord, lors de son exposition Honte et préjugés, une histoire de résilience, présentée du 8 février au 5 mai 2019

Mais la diffusion de Hanky Panky a reçu immédiatement son lot de critiques. Deux jours plus tard, l’artiste a apporté des précisions, expliquant que ce tableau critiquait le système juridique canadien vis-à-vis des autochtones et la violence à leur égard, dont celle contre les femmes. Il a ajouté que la fessée n’était pas une punition, mais un geste consentant, conformément à des pratiques sexuelles déviantes. 

Il a dit avoir voulu évoquer le rôle de la femme dans les cultures autochtones et l’acceptation des Two-Spirit (individus non genrés) dans plusieurs nations autochtones. Ses précisions ont quand même entraîné un déluge de commentaires. Bien des autochtones estiment que la femme autochtone n’est pas valorisée dans Hanky Panky.

Critiques et soutien

« Le pire aspect de cette œuvre, a écrit l’Anishnabe Wabanan Anaongokwe, de Niagara Falls, est de mettre en scène l’agression sexuelle d’une personne dans un espace cérémoniel, avec ses objets traditionnels [regalia] et ses plumes d’aigle. Si ça, ça représente qui nous sommes, alors nous ne méritons pas de survivre. Ceci est une horreur […] Ce genre de revanche est un fantasme blanc. » 

Refusant que les autochtones passent du statut d’oppressé à celui d’oppresseur, Wanaban Anaongokwe n’a pas apprécié qu’on voie des femmes autochtones rire de cette fessée qu’on s’apprête à donner. 

Rire d’une agression sexuelle n’est pas héroïque. C’est répugnant et honteux.

Wanaban Anaongokwe, sur Facebook

À La Presse, Wabanan Anaongokwe a précisé sa pensée, indiquant que selon les traditions autochtones, les femmes ne cherchent pas à se venger et ne se mettraient jamais ainsi en scène. 

Mais des autochtones ne partagent pas ce genre de critiques. L’écrivaine d’origine crie et métisse Virginia Pésémapéo Bordeleau, qui a reçu, mardi, le prix Artiste de l’année en Abitibi-Témiscamingue, de la part du Conseil des arts et des lettres du Québec, estime que le style provocateur de Monkman est un choix « pour éveiller les esprits à des réalités autochtones que la majorité préfère ignorer ». 

« C’est une image forte pour dénoncer les abus que les femmes des Premières Nations subissent encore, et aussi dénoncer les inégalités sociales que nul ne peut contester, dit-elle. En ce qui me concerne, ajoute l’artiste, j’ai réagi beaucoup plus fortement à la toile de Monkman représentant l’enlèvement des enfants autochtones des bras de leurs mères par des religieuses, des prêtres et des membres de la Police montée. Mais je suppose que cette réalité n’est pas assez importante pour soulever des passions et une levée de boucliers… » 

L’artiste autochtone Adrian Jawort, du Montana, qui veut défendre la liberté de l’artiste en général, a écrit sur Facebook ne pas être surprise par les réactions d’une partie des autochtones. Elle estime que l’art de Kent Monkman prête le flanc à la critique de la part des autochtones plus conservateurs. 

Cette position heurte toutefois l’artiste visuel ontarien Mike Ormsby. Il estime que Monkman a victimisé les femmes autochtones et envoyé un message ambigu. « Mais cela a permis de déclencher un dialogue entre ceux qui aiment cette œuvre et ceux qui ont été complètement dégoûtés, a-t-il écrit à La Presse. Mais on est à une époque où l’on doit écouter les personnes victimes des actes que Kent Monkman aborde. »

Pour le critique et commissaire métis de Regina David Garneau, le style déstabilisant de Monkman génère autant la gêne que le rire et nécessite parfois que ses métaphores soient bien expliquées. 

« Kent Monkman est un artiste brillant qui apporte une contribution importante à l’art indigène, dit-il. Comme tout artiste qui aborde des sujets complexes et sensibles, il a pris des décisions qu’on pourrait qualifier d’insensibles au climat actuel très émotif. Je suis satisfait de constater que bien des autochtones ont exprimé leurs sentiments sur sa dernière peinture. Un tel débat donne du sens à ce pour quoi bien des gens ont lutté dans le passé. Quand on est un travailleur culturel, et pas seulement un artiste commercial, la critique est requise, car elle approfondit les cultures autochtones. » 

Kent Monkman a dû diffuser d’autres explications, dimanche soir sur Facebook. Il a dit « regretter le mal causé par [son] œuvre ». 

Je reconnais que les éléments que j’avais inclus pour indiquer le consentement ne sont pas assez évidents et je vois maintenant comment la peinture peut être interprétée.

Kent Monkman, sur Facebook

« En tant qu’homme cri cisgenre et bispirituel, j’ai toujours voulu mettre de l’avant la sécurité et le bien-être des personnes non binaires, trans et bispirituelles ainsi que les femmes, poursuit l’artiste. Je comprends qu’avec cette œuvre, j’ai échoué. Je souhaite que ma démarche résiste aux traumatismes coloniaux infligés à ma propre famille et à tant d’autres depuis des générations et je ne tiens pas à perpétuer cette nuisance. Je prends la pleine responsabilité de l’impact que cette œuvre a eu sur la communauté. J’en tiendrai compte et réfléchirai avec soin avant de créer de nouvelles œuvres. Avec amour et respect. Kent Monkman. » 

Cette déclaration a été suivie de nombreux messages de soutien, notamment de la part de personnes qui avaient critiqué l’œuvre. Mais plusieurs demandent encore que Hanky Panky disparaisse des réseaux sociaux. « Car elle continue de heurter des gens », a écrit John Mêstacâkan Kawâhkatêw McDonald. 

Placer une telle œuvre sur Facebook ou Instagram, était-ce un bon choix ? Kent Monkman n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

> Consultez la page Facebook du Kent Monkman Studio