L’artiste visuelle montréalaise Emmanuelle Léonard présente Le déploiement à la Galerie de l’UQAM, jusqu’au 25 janvier. Une exposition d’œuvres vidéo et photographiques découlant d’une résidence artistique dans le Grand Nord et qui aborde notamment le thème de l’attente, comme dans plusieurs de ses œuvres précédentes.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Les exercices militaires des Forces armées canadiennes dans le Grand Nord, notamment à Resolute Bay, font un peu penser aux manœuvres des chasseurs alpins français et italiens quand ils se déploient sur les sommets enneigés des Alpes. Pour s’entraîner aux rigueurs du froid et de l’altitude et être prêts à une éventuelle attaque de leurs voisins ! Comme les soldats canadiens se préparant (on ne sait jamais), au cours d’expéditions de survie, à une hypothétique agression des Américains, des Danois ou des Russes ! 

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Emmanuelle Léonard à la galerie de l’UQAM

Se préparer. S’entraîner. Attendre. Dans le froid le plus mordant. Voici une expérience qu’Emmanuelle Léonard, photographe et vidéaste, a prise à bras le corps après avoir obtenu une résidence artistique avec le Programme d’arts des Forces armées canadiennes. Une résidence qui l’a conduite pendant deux semaines à Resolute Bay, au Nunavut, où se trouve un centre de formation militaire en milieu arctique.

Le résultat exposé à la Galerie de l’UQAM est éloquent. Le langage visuel d’Emmanuelle Léonard est empreint de réalisme. Ses images de militaires canadiens en action ne sont pas transformées. Aucune couche de fiction dans ce travail mais un regard convaincant.

PHOTO EMMANUELLE LÉONARD, FOURNIE PAR LA GALERIE DE L’UQAM

Hercule, Winnipeg-Resolute, 2019, Emmanuelle Léonard, impression jet d’encre, 101 cm x 152 cm. Collection de l’artiste.

Un regard porté sur cette centaine de militaires entassés dans un avion Hercules en partance pour Resolute Bay y subir un entraînement dans l’Arctique. Pour forger leur caractère. Pour s’habituer aux grands froids, des fois qu’ils auraient à intervenir dans des conditions extrêmes, pas seulement au cours de conflits mais aussi pour des missions humanitaires. Et pour maintenir dans le Grand Nord une présence militaire symbolique afin de permettre au Canada d’asseoir sa souveraineté sur ce territoire convoité.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Vue de l'installation vidéographique d'Emmanuelle Léonard intitulée Opération Nunalivut, formée de deux vidéos couleur et son diffusées simultanément en boucle (24 min 4 s). Collection Caisse de dépôt et placement du Québec, Montréal.

L’œuvre principale d’Emmanuelle Léonard, Opération Nunalivut, est une installation vidéo de 24 minutes qui montre les militaires canadiens durant leurs exercices. Des images projetées sur un écran panoramique qui coupe en deux une des grandes salles de la Galerie de l’UQAM. Impressionnant et réaliste.

On y découvre les soldats dans l’avion militaire, entre Winnipeg et Resolute, assis par terre, les uns collés aux autres, tuant le temps comme ils peuvent, notamment avec un bouquin dans les mains. Dans l’attente d’arriver à bon port, après cinq heures de vol.

Extrait de l’installation vidéo Opération Nunalivut (2019), d’Emmanuelle Léonard

On les observe, cagoulés, en train de se battre… contre des motoneiges qui refusent de démarrer à –55 °C ! On les voit dans des ateliers de réparation mécanique, en pleine nature en train de monter des campements et de créer des igloos avec l’aide de Rangers inuits, ou alors qu’ils se préparent à repartir en mission.

Toujours dans l’attente et dans la répétition des gestes. Le propre de l’armée. Le propre du travail d’Emmanuelle Léonard aussi, notamment quand elle était partie en Colombie et qu’elle y avait photographié des ouvriers pelletant du sel dans un désert blanc. Un autre extrême – mais celui de la chaleur – que l’artiste nous montre dans l’exposition au moyen de quelques photos et d’une vidéo.

PHOTO EMMANUELLE LÉONARD, FOURNIE PAR LA GALERIE DE L’UQAM

Travailleurs de la mine de sel de Manaure, La Guajira, Colombie, 2019, Emmanuelle Léonard, impression jet d’encre, 76 x 114 cm. Collection de l’artiste.

L’attente est aussi le sujet d’une autre vidéo tournée en Colombie, dans laquelle des soldats se distraient avec un jeu vidéo, près d’un poste de contrôle proche du Venezuela.

On retrouvait encore l’attente et la répétition dans d’autres corpus d’Emmanuelle Léonard tels que L’Annonciation, en 2008, La Providence, en 2014, ou Le camion et la grâce, cette œuvre documentaire réalisée auprès de travailleuses sociales montréalaises et présentée plus tôt cette année dans la même Galerie de l’UQAM, dans le cadre d’une exposition collective intitulée… L’attente. On n’en sort pas !

Mais Le déploiement n’est pas qu’une réflexion temporelle, le corpus est aussi un travail fort bien inspiré sur l’espace. Avec une oscillation entre le rapport au paysage et les individus, sans la nécessité de sublimer cet environnement nordique inhospitalier ni l’action des Forces armées canadiennes. Le Grand Nord est filmé dans toute sa clarté et dans sa monotonie géomorphologique. 

Ce corpus, qui sera présenté plus tard en Europe, notamment en Scandinavie, comprend également une installation de trois vidéos intitulée Une nuit en septembre, Salluit – Déception Bay. Une œuvre réalisée dans le nord du Québec, au bord du détroit d’Hudson, à la suite d’un court voyage effectué en 2016 avec une équipe de Pêches et Océans Canada.

L’art et le documentaire forgent la démarche d’Emmanuelle Léonard qui parvient à émouvoir et à éveiller en nous des réflexions sur l’existence, sur nos actions et tant la noblesse que la futilité de nos objectifs.

« Son travail est défini et raffiné, avec un air d’authenticité, dit Louise Déry, commissaire et directrice de la Galerie de l’UQAM. Avec Emmanuelle, on est toujours collé à quelque chose qui a l’air immédiat, plein de vérité et de sincérité. » 

Le déploiement, d’Emmanuelle Léonard, à la Galerie de l’UQAM, jusqu’au 25 janvier 2020