Faire dialoguer des œuvres anciennes et d’autres plus contemporaines provenant de tous les continents. Pour évoquer la diversité, qui n’a jamais été aussi palpable dans l’histoire de l’humanité, et notre nouveau regard, inclusif et ouvert. C’est la raison d’être de la nouvelle aire des arts du Tout-Monde, inaugurée hier au Musée des beaux-arts de Montréal.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Exposer des œuvres d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient, d’Océanie et des Amériques datant du IVe millénaire avant Jésus-Christ jusqu’à nos jours n’est pas exceptionnel. Mais en déployer 1500 dans une perspective de dialogue interculturel, voici une initiative du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) qui sort de l’ordinaire.

La directrice générale et conservatrice en chef du MBAM, Nathalie Bondil, travaillait depuis cinq ans sur ce projet d’espace consacré aux cultures du monde. Pour le définir, elle s’est inspirée de la pensée du poète antillais Édouard Glissant (1928-2011), ardent promoteur de l’identité plurielle dont elle a repris le concept du Tout-Monde.

« Édouard Glissant incarne la vision du XXIe siècle, a dit Mme Bondil, hier, aux médias. Une volonté de ne pas présenter des œuvres des cultures du monde comme si elles faisaient partie d’un musée des autres. »

Entre universalisme et multiculturalisme, on choisit l’interculturalisme, c’est-à-dire la relation, la rencontre, la conversation globale dans un monde non hiérarchisé.

Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef du MBAM

La nouvelle aile présente 15 % des œuvres des cultures du monde que possède le musée, dans 10 galeries qui se visitent l’une après l’autre sans qu’on ait l’impression de franchir, chaque fois, une frontière.

La narration est continue. Elle raconte l’histoire et l’évolution du goût, des talents et des regards sur la vie. Sans montrer des objets d’art comme des curiosités exotiques. Mais en faisant des liens entre toutes les expressions artistiques de l’espèce humaine durant six millénaires.

Avec parfois un peu d’humour, comme quand on met côte à côte des porcelaines bleues de Chine avec l’œuvre Dépouille aux fleurs Bleu de Delft, de Laurent Craste, une sculpture en porcelaine clouée au mur comme un animal sacrifié. Ou lorsqu’on ajoute à des masques de Papouasie–Nouvelle-Guinée un masque de gardien de but de hockey !

Toutes les œuvres ont été acquises par le musée depuis un siècle. Elles ont été sélectionnées par Mme Bondil, les conservatrices du musée Laura Vigo et Erell Hubert et la conseillère Iris Amizlev. Le projet a nécessité la collaboration des équipes du musée, d’un grand nombre de chercheurs externes et de consultants, et d’un don financier important des mécènes Stéphan Crétier et Stéphany Maillery.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Vue de la galerie L’Afrique et la circulation des mondes, avec au fond, l’Autoportrait (2017), de l’artiste haïtien et montréalais Manuel Mathieu

La Presse a fait un premier tour des dix galeries hier, mais il en faudra au moins deux autres pour pouvoir apprécier pleinement le contenu époustouflant de cette nouvelle aile. Toutes ces richesses de l’art africain ancien dialoguant avec des œuvres contemporaines, comme ces objets en ivoire placés près d’une vidéo de Jennifer Baichwal qui en évoque le trafic.

Fondateur et chef de la direction de GardaWorld, la plus importante entreprise privée de sécurité du monde, Stéphan Crétier a dit à La Presse, hier, qu’il avait particulièrement apprécié cette première salle consacrée à l’Afrique. « Cela nous ramène au berceau de l’humanité, dit-il. Et en 2070, un humain sur trois sera africain. »

Les merveilles d’Orient raviront également les amateurs de céramiques, de peintures, de photographies et de vidéos qui abordent sans détour les conditions de la femme, notamment en Turquie.

Les civilisations de la Méditerranée offrent une des plus belles salles de l’expo avec des sarcophages, des ossuaires, des statues, mais aussi des photographies de Darren Ell qui parlent de ces migrants risquant leur vie en traversant cette mer. L’Asie du Sud-Est, la Chine, le Japon et les cultures d’Amérique latine forment des galeries somptueuses, avec une scénographie délicate, jamais lourde, comme toujours signée Sandra Gagné.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Vue de la galerie « Ici le Nord, des premiers peuples à aujourd’hui », avec le tableau de l’artiste métis David Garneau, Not to Confuse Politeness with Agreement, notamment sur la réconciliation. Au fond, une des galeries de l’espace Retisser la mémoire des Amériques

L’expo s’achève avec la galerie Ici le Nord, des premiers peuples à aujourd’hui, avec des œuvres d’artistes autochtones tels que Kent Monkman, David Garneau, Hannah Claus, Norval Morrisseau et une installation immersive de Nadia Myre, qui a recouvert les murs d’un papier peint comprenant des motifs qui évoquent la colonisation, la caravelle de Christophe Colomb, des symboles autochtones comme l’île de la Tortue, le tabac ou encore le village circulaire d’Hochelaga au XVIe siècle. Le tout au son d’une musique et de la douce voix d’Alanis Obomsawin.

Belle idée aussi que de présenter un extrait du film Odyssée sous les glaces, de Denis Blaquière, sur le travail dans l’Arctique du plongeur sous-marin Mario Cyr. Pour illustrer les défis des peuples du Nord, à l’heure des perturbations climatiques.

La réalisation de cette aile dans les espaces libérés lors de la création du pavillon pour la Paix Michal et Renata Hornstein, en 2016, est un projet structurant pour le Musée des beaux-arts. Elle assoie de façon éloquente l’ADN humaniste et progressiste du musée montréalais pleinement engagé pour révéler, raconter et rassembler. Elle marque aussi et surtout un tournant dans la façon de considérer l’art pluriel.

Cette exposition permanente – tout en étant évolutive – nous questionne sur les enjeux d’aujourd’hui, alors que des conflits et des défis ne cessent d’émerger sur une planète hypothéquée.

« Nous avons placé à la fin de l’exposition [ou au début si l’on commence par la galerie du Nord] une photo de la Terre prise par Julie Payette lorsqu’elle se trouvait depuis la Station spatiale internationale, dit Nathalie Bondil. Une photo qui parle de fragilité et de nécessité de coopération internationale. On a besoin du Tout-Monde quand le Tout-Monde se fracture. »

Aile Les arts du Tout-Monde, pavillon Jean-Noël Desmarais du Musée des beaux-arts de Montréal. Exposition permanente