Notre directrice invitée souhaitait s’entretenir avec Marc Séguin. Les deux artistes ont plusieurs points en commun, dont une grande soif d’expérimenter différentes formes de création. Réunis dans l’atelier de Caroline Monnet, rue De Gaspé, ils échangent sur le succès, le rapport au territoire et l’art de se mettre en danger.

Propos recueillis par Nathalie Collard

La liberté de choisir

Caroline Monnet : J’ai pensé à toi parce que tu es l’un des premiers artistes que j’ai rencontrés quand j’ai déménagé à Montréal, il y a six ans ce mois-ci. Tu allais tourner ton premier long métrage et aujourd’hui, c’est à mon tour de le faire. Je trouvais ça intéressant de discuter avec toi, car ta pratique est de plus en plus multidisciplinaire. Tu as travaillé au théâtre, tu écris, tu as tourné avec les Dear Criminals, tout ça en parallèle avec ta carrière de peintre. Comment fais-tu pour jongler avec toutes ces pratiques ?

Marc Séguin : C’est un privilège de pouvoir choisir le médium pour dire la bonne chose. C’est venu naturellement. Je me suis rendu compte que lorsque je veux faire autre chose, un film par exemple, ça nourrit ma peinture. Et ça permet aussi de faire des pauses, car on ne peut pas peindre à temps plein. Tu peux gérer une business, des assistants, mais il faut que tu aies quelque chose à dire pour créer. Pour ça, il faut vivre. Cela dit, à force d’investiguer différents médiums, je constate que c’est dans les arts visuels que je trouve le plus de liberté. Il y a une urgence immédiate. Tu peux décider de commencer un truc le lundi matin et le montrer à des gens le vendredi suivant. L’objet existe. Tu ne passes pas par un appareil subventionnaire ou par des filtres de gens qui savent mieux que toi ce que tu sais faire… Elle est précieuse et rare, cette liberté-là.

CM : Et tu fais quoi pour te renouveler ?

MS : J’oublie que je suis artiste, je fais autre chose, je m’indigne sur un truc dans le journal, un film, une histoire que j’ai entendue… Et je pense sincèrement que notre job, notre état d’artiste, nous demande de parler de la société en ce moment. Mais pour parler de la société et de la vie contemporaines, il faut sortir, rencontrer des gens intéressants…

CM : C’est la première fois que je sens la pression de devoir choisir une discipline ou l’autre. J’ai toujours jonglé entre les arts visuels et le cinéma. Je dois refuser de faire des d’expositions, car je travaille sur mon premier long métrage cette année. Il y a une pression de ne pas se faire oublier dans une discipline ou dans l’autre.

MS : Je t’écoute parler de deux disciplines. Tu sais quoi ? Trouves-en une troisième tout de suite. Je le sais que t’es capable. Tape sur tous les clous. Fais autre chose et dis-le tout de suite. T’es à cette place précieuse où tu peux dire tout de suite aux gens qui tu es. Et tu peux être tout ce que tu veux. Pas juste une cinéaste. Deviens championne de quilles [rires]. Ne laisse pas les gens te mettre dans le coin et dire : on sait qui elle est, cette femme-là. Si tu veux, je vais te subventionner pour le faire. Dis aux gens : « Je suis tout ça. »

CM : Oui, parce que la vie est trop courte et qu’il y a trop de choses le fun à faire…

MS : On a de la difficulté à accepter qu’une femme réussisse comme artiste. Ce ne sera pas long qu’on va te demander : « Elle est où, ta famille, as-tu une vie ? »

CM : On me le demande déjà…

MS : Ça va aller vite, là… C’est pas réglé, ça. On va dire : elle a sacrifié des sentiments pour une carrière, pour son art. Ce qui est absolument ridicule. Moi, on ne me le dit pas. On ne me demande pas si je m’occupe de mes enfants ou si je suis un bon époux [rires].

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Partir ou rester

Caroline Monnet : J’aimerais parler de ta décision d’avoir ton atelier à New York.

Marc Séguin : C’était une volonté comme artiste de recommencer quelque part à zéro. Je ne veux pas que ça sonne prétentieux, mais j’avais fait le tour, je savais qu’on s’attendait à ce que j’aie une expo tous les deux ou trois ans. C’était facile, j’avais mon atelier rue Bellechasse, j’habitais le Plateau, j’y allais à vélo… La journée où je me suis inquiété, c’est quand je me suis rendu compte que tous les jours à l’atelier, je lisais le journal avant de travailler. Je me suis dit : criss, je viens pas à l’atelier pour ça. J’ai tout sacré là – je m’étais ramassé deux ans d’argent –, j’ai mis mes choses dans mon pick-up et je suis parti. Je me souviens encore d’être au coin de Bellechasse, arrêté au feu rouge. J’avais les yeux pleins d’eau. J’avais peur. Mais c’était avant tout une question de doute. Est-ce que j’ai assez de guts pour croire à l’art que je fais ? Parce que c’est facile d’être sur le pilote automatique.

CM : C’était peut-être une manière de ne pas tomber dans quelque chose de trop commercial, de garder une certaine fraîcheur, de ne pas répéter tout le temps la même chose ?

MS : On dit qu’à New York, tu peux perdre ton âme… Tu peux avoir un succès monstre en n’étant pas toi. Mais si tu as une vraie démarche créative, tu peux être tellement nourri.

CM : Il y a tellement d’énergie, d’effervescence…

MS : New York, c’est aussi une décision stratégique. Je ne veux pas désenchanter personne, mais tu ne peux pas réussir dans les arts si tu n’as pas un certain sens des affaires. New York, c’est un carrefour international de gens qui viennent de partout. Tu peux être la meilleure du building ici, quand tu vas arriver à New York, il y en aura 50 comme toi. Ce sont les meilleurs de plein d’endroits dans le monde qui se retrouvent sur cette patinoire-là. Il faut que tu te forces. C’est stimulant.

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Le territoire

Caroline Monnet : On parle de New York, mais ça pourrait être Paris, Londres ou Berlin. Sauf que si je partais vivre en Europe, je serais loin de la communauté autochtone d’ici qui nourrit aussi mon travail. Je suis proche de mes racines algonquines. Ce sont des choix de vie.

Marc Séguin : Peu importe la décision que tu prendras, nos origines nous rattrapent toujours. Il n’y a rien qui nous définit plus que le territoire qu’on habite et qu’on aime.

CM : Je me prépare à tourner en territoire algonquin. J’ai cet attachement-là aussi parce que dans la génération de ma mère, on n’était pas fier d’être autochtone. Il y a une responsabilité de couper les cycles de victimisation. Je sais que ton attachement à la culture autochtone est très fort. Comment tout ça a commencé ?

MS : J’ai appris à chasser le chevreuil à Maniwaki à 12 ans, avec les autochtones. Je ne les considère pas comme des victimes. Je les considère comme des gens qui vivent le territoire et qui l’ont assumé. J’arrive justement du Nunavik et, chaque fois, je me dis qu’il faut être fait fort pour rester, pour choisir ce pays-là. J’ai beaucoup d’admiration pour les gens qui ont des racines. Mon attachement aux peuples des Premières Nations vient d’abord de ce respect. Oui, il y a des cycles de victimisation qui sont encore là. Quand on te dit pendant des décennies que tu n’existes pas, ça laisse des traces. Malheureusement, il y a des problèmes qui ont été causés par une dépossession…

CM : … et par une politique d’assimilation.

MS : Oui, on les a dépossédés de leur identité, mais c’est pas de ça que je veux parler avec eux. Je veux parler de plantes, de leur terre, etc. Je trouve merveilleux que des gens aient choisi ce pays-là plus que nous qui voulons parfois le quitter pour aller ailleurs. J’ai des relations avec des autochtones et des Inuits, et j’ai envie d’en parler. On parle beaucoup d’appropriation culturelle. Mais pourquoi j’aurais pas le droit d’en parler ?

CM : Il faut que tu le fasses de ta perspective. Il ne faut pas que tu prétendes le faire pour les autres.

MS : Moi, comme artiste visuel, je ne pourrais pas faire une sculpture avec des symboles autochtones. Je ne peux pas faire référence à cette culture ou cette spiritualité, car je prendrais quelque chose à quelqu’un d’autre. Mais moi, comme Blanc, je vois plein de choses – belles et moins belles – et j’ai le droit de le dire. Je revendique ce droit-là. On a le droit de parler de la société dans laquelle on vit.

CM : Il faut comprendre le contexte social, politique, économique… Aujourd’hui, en 2019, ce n’est plus accepté de se faire raconter nos histoires par les autres. Maintenant qu’on a les outils pour le faire, on a envie de raconter nos propres histoires. Alors nous, on dit oui, écris ton côté de l’histoire, mais n’écris pas notre côté de l’histoire… On va l’écrire nous-mêmes.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

L’avenir

Caroline Monnet : J’ai souvent essayé de me battre contre les étiquettes. Ce qui se passe actuellement pour la communauté autochtone est super excitant. C’est super de pouvoir participer à ça, d’en faire partie. J’espère que ce n’est pas un effet de mode. Je pense qu’on est en train de prendre la place qui nous revient. On ne la demande pas, la place, on est juste en train de la prendre de toutes les façons possibles, et dans tous les secteurs, pas juste dans les arts. Et on est là pour rester. On est de plus en plus éduqués, informés, connectés grâce aux réseaux sociaux. Nos œuvres d’art commencent à rentrer dans les musées au même titre que n’importe quels autres artistes. Avant, on était tout le temps dans des expositions de groupe autochtones, et ça faisait en sorte qu’on stagnait. On considérait que notre art était de l’art autochtone au lieu de dire qu’il y a des artistes autochtones qui font de l’art. C’est une grosse différence quand tu y penses. Les artistes autochtones aujourd’hui sont hyper modernes, et ils ne vont pas s’arrêter. On ne demande plus de permission.

Marc Séguin : Tu te souviens de la première fois qu’on s’est rencontrés, tu m’as demandé si je pouvais te donner des conseils ? Et je t’avais répondu non, je ne peux pas, je n’ai pas cette autorité-là. Fais ta carrière, sois entêtée, et quand une porte se ferme, fonce plus fort. Tu as tout ce qu’il faut pour la défoncer. Aie du fun. Et n’écoute pas trop de gens. Car si un jour tu te plantes, les gens autour de toi vont se pousser. Ils ne t’aideront pas à sortir du trou. T’es mieux de savoir creuser et t’en sortir toute seule.

CM : De toute manière, il n’y a personne qui nous tient par la main dans ce milieu, on se fait soi-même.

MS : Oui, mais quand tu commences à jouer avec de gros sous, tout d’un coup, il y a beaucoup de monde qui gravite autour de toi, qui vient se greffer à toi, à tes idées, à ce que tu es. Ce sont des gens qui savent comment se glisser sous ta peau. Alors voilà un conseil : fais attention aux psychopathes [rires]. Souviens-toi de la première fois que tu as été heureuse, que tu as eu une euphorie en créant un dessin, une pièce toute seule. C’est ce qui te permettra de tenir la route longtemps…