Artiste sénégalais établi en Suisse, Omar Ba est l’un des créateurs africains contemporains les plus en vogue en Europe actuellement. Grâce à une collaboration avec The Power Plant, de Toronto, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) expose une sélection de ses peintures des 10 dernières années.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Quand Oma Ba a fini ses études en art, à Dakar, un de ses collègues a refusé d’exposer en même temps que lui, prétextant que ça allait nuire à sa réputation ! « C’est parce que j’exposais dans des cafés, des restaurants et des salons de coiffure, dit l’artiste sénégalais de 42 ans. Ça me permettait de montrer ce que je faisais et d’avoir un public, mais, du coup, je n’étais pas fréquentable ! »

Omar Ba a persisté. Il est allé étudier à Bonn et à Genève et a fini par se faire remarquer par la galerie suisse Guy Bärtschi en 2011. Depuis, il est représenté par les galeries Giuseppe Pero à Milan, Hales à Londres et Daniel Templon à Paris et à Bruxelles.

Enjeux mondiaux

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L’artiste sénégalais Omar Ba au Musée des beaux-arts de Montréal, la semaine dernière

De plus en plus présents sur les scènes de l’art contemporain, les artistes sénégalais ont à cœur de transmettre un message. Ousmane Sow soutenait la cause des sans-papiers ou évoquait la misère. Ndary Lo sculptait sa foi en l’humanité. Et les magnifiques photos d’Omar Victor Diop, exposées à Art souterrain en 2017, explorent l’identité des Africaines et leur place dans l’histoire universelle.

Omar Ba n’échappe pas à cette propension qui fait de ces artistes des porte-voix sur les enjeux mondiaux de notre époque : la corruption, l’augmentation des écarts de richesse, les flux migratoires, les dictatures, l’expansion du pouvoir des multinationales, les conséquences de la pollution, ou encore les ravages des guerres, du racisme et de l’intolérance. 

« Je vis dans un monde où j’ai le droit à la parole, dit Omar Ba. J’essaie de parler de choses qui me préoccupent, car je pense que je dois contribuer au bien-être de cette planète. Ça peut être dérangeant parfois, mais j’essaie toujours de m’exprimer avec poésie et de façon paisible. »

Contrairement à d’autres artistes africains ou d’origine africaine, Omar Ba ne traite pas de la colonisation ou de la décolonisation. « Je suis né après l’indépendance et, même si ça fait partie de mon histoire, je suis passé à autre chose », dit-il.

Plusieurs premières

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Afrique, pillages, arbres, richesses, huile, gouache, encre de Chine et crayon sur carton, réalisée en 2014 par Omar Ba, vient d’être acquise par le Musée des beaux-arts de Montréal.

Vision partagée est la première expo solo d’un artiste africain vivant au MBAM. Et la première expo muséale d’Omar Ba. Déployées de janvier à mai derniers au Power Plant de Toronto, ses œuvres illustrent sa volonté de ne pas s’enfermer dans une routine. Omar Ba varie les formats, les supports (toile, carton, papier) et les techniques. Crayon, stylo bille, acrylique, encre de Chine se mêlent pour créer de la profondeur. Et une constance : il construit son œuvre à partir d’un fond toujours noir. 

« Son travail à l’esthétique unique est frappant, universel et tellement pertinent, dit Mary-Dailey Desmarais, conservatrice de l’art moderne et contemporain international au MBAM et commissaire de l’exposition. Sa peinture touche à l’humain. » 

Plutôt abstrait, le style d’Omar Ba a changé après son installation à Genève en 2003. « J’ai dû changer de direction, car la peinture abstraite ne me permettait pas de communiquer, dit-il. Et j’avais besoin de pouvoir exprimer quelque chose. J’ai donc introduit des figures dans ma peinture. » 

Ces figures, ce sont des dictateurs, des gens d’affaires, des enfants, des femmes, des soldats qu’Omar Ba greffe à un environnement verdoyant. Visa pour terroriste, par exemple, est une toile qui découle de l’après-Kadhafi, en Libye. « Quand des armes se sont propagées dans la nature pour aller semer de l’insécurité dans la région et nourrir le terrorisme, j’ai voulu parler de ça, car beaucoup de jeunes Africains se font enrôler dans des causes qu’ils ne maîtrisent pas. » 

Couleurs douces

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Visa pour terroriste, 2018, Omar Ba, acrylique, crayon, huile, encre de Chine et stylo Bic sur carton, 19,5 cm x 143,3 cm. Collection JMD, Hong Kong. 

Les couleurs que choisit Omar Ba ne versent pas dans l’outrance. Il préfère la retenue d’une tonalité apaisée pour tempérer les thèmes qu’il traite. « Et je ne veux pas être kitsch, ajoute-t-il. J’essaie de prôner le beau tout en transmettant un message qui peut être dur. Je voudrais que ma peinture puisse rassembler les gens et changer les mentalités. »

L’expo comprend une immense œuvre créée la semaine dernière sur un grand mur de la salle. Cette œuvre éphémère s’intitule La monnaie comme outil de développement. Une apparence un peu champêtre avec des papillons au premier plan. Mais un message qui se révèle en scrutant les détails de la peinture, évoquant la faiblesse de certains pays par rapport aux empires financiers, industriels ou politiques. 

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La monnaie comme outil de développement, 2019, Omar Ba. Œuvre éphémère sur un mur du Carré contemporain, au MBAM.

Omar Ba se réjouit de constater l’ouverture d’esprit que les galeries, musées et experts de l’art contemporain témoignent aujourd’hui vis-à-vis des artistes africains. 

« C’est une belle période pour l’art africain, dit-il. Pour une fois ! Mais les artistes africains doivent se donner à fond et les collectionneurs africains, les soutenir. Pour que ce ne soit pas seulement une mode, mais quelque chose de durable. »

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Team, une installation d’Omar Ba (2,94 m x 2,26 m x 0,32 m) réalisée en 2017 en utilisant l’huile, le crayon, l’acrylique, la gouache et l’encre de Chine sur un support de boîtes en carton.

Au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 10 novembre.

Consultez le site du musée : www.mbam.qc.ca