Troisième étape de son corpus Room (s) to move: je, tu, elle, l'exposition que présente Sophie Jodoin au Musée d'art contemporain des Laurentides est un livre ouvert sur son univers créatif qui tourne autour de l'identité féminine et de l'exploration du corps. Une écriture visuelle solide, à savourer à Saint-Jérôme avant le 5 août.

ÉRIC CLÉMENT LA PRESSE

Concocté lors d'une autre étroite collaboration avec la commissaire Anne-Marie St-Jean Aubre, Room(s) to move: je, tu, elle aura permis de renouer avec le créatif de Sophie Jodoin qui n'avait pas présenté de solo depuis son expo une certaine instabilité émotionnelle, chez Battat Contemporary, en 2015.

Installatif, ce corpus rétrospectif qui contraste avec ses séries antérieures est constitué d'oeuvres pour la plupart jamais exposées. Sophie Jodoin a montré la première partie de Room(s) to move: je, tu, elle l'automne dernier, à Expression, à Saint-Hyacinthe, puis la deuxième au printemps, au MacLaren Art Centre de Barrie, en Ontario.

Après un regard porté sur les interactions de la femme avec l'extérieur (Expression) puis des fenêtres sur son paysage intérieur (Barrie), l'artiste évoque, dans les Laurentides, la femme en tant que sujet de discours.

Cette évocation est agencée par petites touches. L'expo fait penser à des agapes artistiques. Le visiteur est invité à déguster les oeuvres comme autant d'éléments d'un menu qu'il se construit lui-même.

Des oeuvres choisies par l'artiste et la commissaire parmi celles créées depuis six ans par la lauréate du prix Louis-Comtois 2017.

Mise en scène

On ne peut rester indifférent en pénétrant dans la grande salle du musée. Les murs blanc immaculé, l'éclairage fluorescent intense, le plancher gris reluisant, les huit grandes tables sur roulettes qui présentent les oeuvres de Sophie Jodoin, tout confère à l'espace la froideur d'un laboratoire universitaire ou d'une salle d'hôpital. L'impression est d'une certaine façon confirmée quand on se penche sur ces tables où l'artiste a disposé des créations liées au monde médical, à l'anatomie ou aux principes de classification.

Les oeuvres regroupées par chapitres sont des dessins sur papier, des collages, des photographies, des petits objets, des assemblages. Du travail au fusain, au pastel, à la craie, au gesso. Des oeuvres littérales qu'on scrute et qu'on associe à ses voisines.

De cet exercice se dégagent des sensations quant au vécu du corps et de l'esprit féminins. Les différentes vies de ce corps, les variables identités de cet esprit. 

La femme est «lue» en tant que pubère, mère, patiente, lectrice, professionnelle ou aînée.

Poésie sous-jacente

Il y a donc une dimension analytique, voire d'autopsie, dans cette exposition dépouillée. C'est dans la continuité des orchestrations précédentes de Sophie Jodoin. Mais quand on découvre ses oeuvres de petit format, l'austérité chirurgicale disparaît pour laisser place à une poésie, à une délicatesse, à une émotion qui ouvrent la voie de la réflexion. Le tout dans une déclinaison rappelant plusieurs courants de l'histoire de l'art, du conceptuel au minimalisme en passant par les arts figuratif ou audiovisuel.

Sophie Jodoin revisite son dispositif de projection de diapositives (une certaine instabilité émotionnelle 2), exposé chez Battat en 2015. Une série de 80 questions tapées à la machine, photographiées et projetées qui suggèrent une quête de diagnostic. Votre coeur s'est-il affaibli ces derniers temps? Vos jambes sont-elles lourdes? Vos maux de tête sont-ils stabilisés? Vous tenez bon?

Lors de notre passage, deux ados s'étaient installés pa terre et lisaient les questions projetées sur le mur. Ils sont restés longtemps à échanger autour de cette oeuvre volubile.

Une autre projection est présentée dans une salle connexe. On peut parfois entendre son coeur battre à grands coups montre l'image d'une femme debout, en petite culotte, de dos. Sur ses bras, son omoplate et sa jambe gauche ressortent des ombres créées au moyen d'un rétroprojecteur et de quelques petits os judicieusement placés. Une exploration des techniques du dessin, les ombres évoquant aussi des taches d'encre.

Photo Éliane Excoffier, fournie par l’artiste

Pour Sophie Jodoin, cette oeuvre de 2018, Elle n'est pas contagieuse, une page de livre poncée de 20,3 cm x 13 cm, résume les trois expositions de son corpus Room (s) to move: je, tu, elle. «Car on peut la lire sur tellement de niveaux», dit-elle.

Sensibilité et humour

Parmi nos coups de coeur au sein de l'oeuvre centrale répartie sur les huit tables, citons les années, amoncelées, un pastel et fusain sur papier de 2015, qui représente les membres inférieurs de la mère de l'artiste. Un dessin splendide et émouvant sur le passage du temps.

La sensibilité de Sophie Jodoin n'occulte pas l'humour, même si l'artiste ne l'exprime pas souvent. En tout cas, ses pièces How to Make Steamed Bread Dough et This Neck Which I Abhor n'en manquent pas, mettant en parallèle la peau d'un cou toute ridée et un morceau de pâte à pain!

En résumé, cette exposition à la mise en scène soignée nous branche sur l'identité féminine sans artifice spectaculaire et avec raffinement. 

Elle laisse au visiteur des espaces de respiration, voire de contemplation, qui lui donnent la dimension d'une expérience en soi. Sa construction exigeante et nourrissante met en exergue la profondeur du travail de Sophie Jodoin.

Ce dernier déploiement de Room(s) to move: je, tu, elle ne clôt pas tout à fait ce corpus puisqu'une publication en constituera prochainement le quatrième et dernier chapitre.

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Room(s) to move: je, tu, elle, Sophie Jodoin, au Musée d'art contemporain des Laurentides (101 place du Curé-Labelle, Saint-Jérôme), jusqu'au 5 août.

Photo Éliane Excoffier, fournie par l’artiste

On peut parfois entendre son coeur battre à grands coups, 2018, Sophie Jodoin, Encyclopédie de la médecine de A à Z (8 volumes), rétroprojecteur 3M 9700, impression laser sur acétate, os, dimensions variables.