Le titre fait sourire d'emblée: Gérald Godin - «Être ou ne poète». Derrière le calembour d'inspiration shakespearienne se trouve non pas un humoriste, mais celui qui tenait la poésie pour «le champ de la liberté totale», un champ où «les mots dominent absolument ceux qui croient s'en servir».

Daniel Lemay LA PRESSE

Vu de la lorgnette socioprofessionnelle, Gérald Godin a été tour à tour journaliste, recherchiste, éditeur, scénariste, député, ministre sous René Lévesque. Toute sa vie, toutefois, il a été poète, un champ où les élites ont longtemps fait semblant de ne pas le voir: «Il a fallu, écrira-t-il, faire le détour politique pour qu'on me reconnaisse comme écrivain, quelle humiliation!»

Tout en replaçant le Trifluvien dans son époque, l'exposition de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) se concentre sur Godin le poète et propose une façon tout à fait nouvelle de mettre en images, en paroles et en musique l'oeuvre de l'auteur des Cantouques (Éd. Parti Pris, 1966). Ces poèmes «trimballent les sentiments» comme le cant-hook aidait les bûcherons de la Haute-Mauricie à tourner les billots: «Perdu au fond des tripes, entêté jappant sans cesse le cri bêlant d'un pays à naître».

Pour intégrer la relève au processus de création, la directrice de la programmation culturelle de BAnQ a eu l'idée de faire appel à de jeunes photographes, à un slameur et à une diseuse nouveau genre. «Je voulais donner une voix aux jeunes», nous dira Nicole Vallières, au lendemain de l'ouverture de l'exposition présentée dans l'espace Art et Littérature (au niveau 1 de la Grande Bibliothèque.).

Dans ce «lieu de passage», des panneaux ordinaires retracent en textes et en photos la vie et la carrière de Gérald Godin. À côté, dans le parcours conçu par le designer Philippe Legris, s'élèvent six stations-dômes sur autant de thèmes établis par André Gervais, éditeur et ami de Godin, à partir de l'oeuvre du poète: les amours, les camarades, le temps, les mots, les certitudes, les gens.

Sur les murs des dômes, inspirées du thème de chacun, sont exposées en hémicycles des photos d'étudiants en photographie. Au dessus du spectateur-auditeur, un haut-parleur unidirectionnel diffuse des poèmes de Godin interprétés par le slameur Ivy et D. Kimm, leader de la compagnie interdisciplinaire Les Filles électriques. Le tout sur des musiques de Philippe Brault et de Guido Del Fabbro, qui complètent l'«expérience» de ce que Nicole Vallières appelle les «douches poétiques».

Bertrand Carrière, professeur et coordonnateur du programme Photographie et arts graphiques du cégep André-Laurendeau, a supervisé le travail de ces jeunes artistes qui avaient accepté la «commande» en travaillant hors du cadre collégial, car le projet s'est mis en branle pendant le «printemps érable». «J'ai servi de passeur dans cette mission qui consistait non pas à illustrer la poésie de Gérald Godin - elle a sa vie propre -, mais à laisser de jeunes artistes se l'approprier et l'interpréter.»

Après une conférence sur l'oeuvre et le visionnement du documentaire Godin de Simon Beaulieu (godin-lefilm.com), les jeunes sont partis en ville avec leur caméra - «Pour le thème camarades, j'ai souligné que Gérald Godin aurait été dans la rue avec les manifestants» - et en ont rapporté des moments inspirés de leur propre vision des six «mots-clés». «On s'est tenu loin de l'illustration», répète Bertrand Carrière, que d'aucuns connaissent peut-être pour la suite photographique de Wanderer - Essai sur le Voyage d'hiver de Franz Schubert de Georges Leroux (publié chez Nota Bene, Prix du Gouverneur général 2011).

Très loin de l'illustration, le spectateur s'en rendra vite compte en passant sous la «douche poétique» de l'amour et des certitudes mouvantes, des camarades et des gens, du temps et des mots, où les graffitis remplacent en les évoquant ces «mauvais mots» qui n'en sont pas moins «citoyens de la poésie»: comme un oiseau en cage mes yeux couraient fous du cygne au poêle.

Gérald Godin - «Être ou ne poète», exposition gratuite présentée au niveau 1 de la Grande Bibliothèque, jusqu'au 10 novembre 2013. www.banq.qc.ca.