Deux sculptures, six photos, ça ne fait pas beaucoup d'oeuvres à voir. Assez cependant pour faire la connaissance des frères Gao, deux artistes pop chinois engagés, avec un certain humour, dans la dénonciation des travers de leur pays.

Jocelyne Lepage LA PRESSE

Si les frères Gao ont des problèmes avec les autorités chinoises, ils en ont moins à grimper dans l'échelle de l'art contemporain international depuis la fin des années 80. Leurs oeuvres se promènent dans les grands centres européens et américains, et sont achetées à des prix impressionnants. On comprend pourquoi en voyant les sculptures exposées chez Art mûr. Il s'agit de deux spécimens de la série des Miss Mao, sculptures interdites en Chine. L'une, Miss Mao, est un buste portant la tête officielle de Mao Tsé-toung, sauf le nez, qui ressemble à celui du Pinocchio de Walt Disney. La poitrine est celle d'une femme. Buste blanc que l'on dirait en porcelaine, en réalité du plastique. La deuxième, Miss Mao in Confinement, est étendue, jambes écartées, main sur le clitoris. De son sexe sort un splendide dragon rouge traditionnel. Le visage de la Miss est souriant. La surface du corps est en bronze, mais on dirait du plastique. Du beau «pop art».

 

Il n'est pas difficile de comprendre les allusions des frères Gao. On peut les résumer ainsi: Mao est un menteur et ses apparences sont trompeuses.

Il faut savoir que les frères Gao Zhen et Gao Qiang, nés respectivement en 1956 et 1962, ont vu leur père mourir, victime de la Révolution culturelle. Ils ont aussi été très engagés dans la révolte de la place Tian'amnen en 1989. Ils luttent pour la libéralisation de la Chine.

Les photographies des frères Gao, des montages de grand format, expriment leurs préoccupations sociales. L'une d'entre elles montre des hommes nus, chacun dans une petite case étroite étouffante, séparés les uns des autres par des cloisons. On peut y voir le manque d'espace et d'intimité dont souffrent les Chinois et, en même temps, l'absence de contact entre les uns et les autres. D'ailleurs, l'une des performances publiques des frères Dao s'intitule Hug Day. Ils avaient mis en scène, dans la rue, des gens nus qui s'enlaçaient. Une autre photo géante en noir et blanc fait voir une vraie ruche dont les alvéoles contiennent de petits êtres humains. Un homme d'ailleurs tombe de la ruche dans le noir du néant.

D'autres photos font allusion au contrôle de l'État sur les médias. Ainsi, l'un des frères Gao est assis sur un appareil télé comme s'il s'agissait d'une cuvette de toilettes et lit un journal en ayant l'air de pousser un cri. Il n'y a rien dans l'écran.

Il n'a pas été facile pour les deux galeristes d'Art mûr de faire venir ces oeuvres de Pékin à Montréal. Pas tellement à cause des formalités complexes à remplir. Surtout parce que l'opération coûte cher, explique Rhéal Olivier Lanthier. Les galeristes ont pris connaissance de l'existence des frères Gao grâce à un collectionneur d'ici qui souhaitait faire l'acquisition d'une de leurs oeuvres. Il s'agit donc pour eux d'une aventure commune avec ce collectionneur. Le prix des oeuvres présentées varie entre 20 000$ et 165 000$.

Sense of Space des frères Gao, à la galerie Art mûr (5826, rue Saint-Hubert) jusqu'au 20 décembre. Entrée libre.