Cinéma, télévision, théâtre… C’est tout le monde des arts qui perd un pan important de son histoire avec la disparition, dimanche, de l’actrice Monique Mercure. Âgée de 89 ans, elle est décédée paisiblement la nuit dernière à la Maison St-Raphael à Outremont, où elle recevait des soins palliatifs pour un cancer de la gorge, a confirmé sa fille Michèle Mercure à La Presse. « J’ai passé la nuit à ses côtés, il y a avait des fleurs et de la musique classique qui jouait dans sa chambre... c’était très beau », dit sa fille qui a accompagné sa mère vers son repos depuis plusieurs semaines. « Ma mère avait vraiment la vocation et s’est donnée entièrement pour son métier. »

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Née Monique Émond le 14 novembre 1930 à Montréal, Monique Mercure a marqué l’ensemble du monde culturel québécois par son visage singulier et sa présence magnétique. Égérie de plusieurs dramaturges et réalisateurs — dont Claude Jutra, Jean Beaudin et Fernand Dansereau —, elle a connu une longue et prolifique carrière qui s’est étalée sur plus de 60 ans.

Passionnée de musique, elle obtient un baccalauréat en musique (violoncelle) au Collège Vincent-d’Indy à la fin des années 40. En 1949, elle épouse le compositeur Pierre Mercure, avec qui elle aura trois enfants. Le couple divorce en 1958.

En 1956, elle entreprend des études en art dramatique à l’école Jacques-Lecoq, à Paris. La graine est semée ; malgré son intérêt marqué pour la musique, elle consacrera sa vie professionnelle à endosser les rôles les plus variés, tant sur les planches qu’à l’écran. Sa première présence au théâtre survient au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) en 1959, alors qu’elle est de la distribution de la pièce Les Choéphores d’Eschyle sous la direction de Jean-Pierre Ronfard.

Le TNM sera d’ailleurs pour elle comme une deuxième demeure, puisqu’elle participera à des dizaines de pièces en ses murs, depuis L’Opéra de quat’sous (dans trois productions différentes !) jusqu’aux Troyennes (elle a d’ailleurs remporté le prix Gascon-Roux pour son interprétation d’Hécube en 1993). Molière, Ducharme, Strindberg, Williams, Dubé : elle a porté les mots de ces dramaturges sur les plus grandes scènes de la province.

De 1971 à 1974, elle a été Rose Ouimet, dans Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay, au Théâtre du Rideau Vert, à l’Espace Cardin à Paris, au Port-Royal ainsi qu’au TNM. Elle a aussi joué le rôle en anglais, à Toronto, en 1973.

PHOTO FRANÇOIS BRUNELLE, ÉDITIONS LA PRESSE

Au centre, Juliette Huot dans le rôle de Germaine Lauzon, entourée de Denise Filiatrault (Pierrette Guérin) et Monique Mercure (Rose Ouimet). Production des Belles-Sœurs de 1973 au Port-Royal.

On se souviendra aussi encore longtemps de son interprétation d’Albertine à 70 ans dans la pièce Albertine, en cinq temps. D’abord présentée à l’Espace Go, cette production mise en scène par Martine Beaulne a parcouru le Québec de 1995 à 1997 avant de faire l’objet d’un téléfilm, qui permettra à la comédienne de remporter un prix Gémeaux en 2000.

PHOTO PIERRE MCCANN, LA PRESSE

Les comédiennes de la pièce Albertine, en cinq temps. De gauche à droite : Guilaine Tremblay, Monique Mercure, Élise Guilbault, Sophie Clément et Andrée Lachapelle

Le sacre de Cannes

De toutes les récompenses qui ont émaillé la carrière de Monique Mercure, la plus inattendue — pour la principale intéressée — a sans doute été le prix d’interprétation féminine remporté au Festival de Cannes de 1977 pour sa performance dans le film J.A. Martin photographe, du réalisateur Jean Beaudin (elle a obtenu ce prix ex aequo avec Shelley Duvall). Elle y interprétait Rose-Aimée Martin, qui, au début du XXe siècle, décide de suivre en tournée son mari photographe (Marcel Sabourin).

Comme elle le racontait à notre collègue Marc-André Lussier en mai 2017, elle a appris la nouvelle de ce prix cannois alors qu’elle se trouvait dans les studios de Radio-Canada pour l’enregistrement d’une émission pour enfants. « On m’a annoncé que ma mère était au téléphone et qu’elle avait un message urgent à me passer, de rappeler Cannes. Je me suis dit que j’avais sans doute oublié quelque chose là-bas, sans penser une seule seconde au palmarès ! »

> Lisez l’entrevue de mai 2017

N’empêche, elle savait que ce film était destiné à un avenir peu ordinaire. « J’avais déjà joué dans plusieurs films auparavant, des bons comme des mauvais. Mais pendant que nous tournions J.A. Martin photographe, j’ai dit à Jean et à Marcel — à la blague — que ce film-là était mûr pour Cannes. Je trouvais extraordinaire ce que nous étions en train de faire. Singulier aussi. Et différent de tout ce que j’avais fait jusque-là. »

PHOTO RALPH GATTI, ARCHIVES AFP

Monique Mercure en compagnie du réalisateur Jean Beaudin (à gauche) et de l’acteur Marcel Sabourin (à droite) au festival de Cannes, en 1977

Il est vrai que dans ses premiers films, notamment ceux réalisés par Claude Jutra, son côté « femme fatale » était surtout mis de l’avant. C’est aussi le cas de Deux femmes en or, la comédie à saveur érotique de Claude Fournier, qui a connu un succès fracassant au box-office québécois.

Bilingue, Monique Mercure a joué en anglais dans de nombreux films, dont le drame fantastique Naked Lunch, du Canadien David Cronenberg, pour lequel elle a remporté le prix Génie de la meilleure actrice de soutien en 1992. Même si elle a été dirigée par des réalisateurs de renom, Monique Mercure n’a jamais hésité à faire confiance à des cinéastes moins expérimentés, comme Robin Aubert (Saints-Martyrs-des-Damnés), Patrice Sauvé (Grande Ourse : La clé des possibles) ou Alexis Durand-Brault (C’est le cœur qui meurt en dernier).

Des rôles marquants au petit écran

Femme fatale, femme de caractère, épouse besogneuse ou redoutable femme d’affaires : Monique Mercure a tout joué.

Au petit écran, on se souviendra surtout d’elle pour ses rôles de femme solide comme le roc, comme l’était Édith Beauchamp. Monique Mercure a incarné de 2004 à 2011 cette matriarche qui dirigeait la fromagerie familiale dans le téléroman Providence, à Radio-Canada. Elle a remporté de nombreux prix Gémeaux et Artis pour ce rôle marquant.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Les acteurs Bernard Fortin, Monique Mercure et Hugo Dubé pendant le tournage du centième épisode de Providence, en 2008

On l’a aussi vue dans Mémoires vives, toujours à Radio-Canada, de 2012 à 2015, ainsi que dans Le retour, à TVA.

Bref, les rôles ont rarement manqué. En entrevue à La Presse en 1993, l’actrice déclarait d’ailleurs : « Si l’on passe trois ou six mois sans travailler dans mon métier, on pense immédiatement que l’on vient d’être mis au rancart. Je n’ai pas de souvenirs de moments difficiles, mais de beaucoup de choses heureuses. »

Outre sa carrière d’interprète, Monique Mercure a tenu les rênes de l’École nationale de théâtre du Canada, à titre de directrice générale ou de directrice artistique, entre 1991 et 2000. De ses élèves, elle disait, toujours en 1993 : « Bien que l’avenir ne semble pas très rose, il faut garder l’espoir. Tant qu’il y a des rêves et des passions, j’y vois des promesses. »

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

En 2010, le premier ministre Jean Charest nomme Monique Mercure Grand officier de l’Ordre national du Québec.

Ses rêves et ses passions, Monique Mercure les aura embrassés à leur pleine mesure, récoltant au passage les plus hautes distinctions. En 2010, le premier ministre Jean Charest la nomme Grand officier de l’Ordre national du Québec. Sur la scène fédérale, elle est faite Officier puis Compagnon de l’Ordre du Canada, en plus d’obtenir le prix du gouverneur général du Canada en 1993. La même année, elle reçoit le Prix Denise-Pelletier pour les arts de la scène.