Gilbert Rozon exige une rétractation formelle de Julie Snyder, qui l’a publiquement accusé cette semaine de l’avoir agressée sexuellement dans son sommeil.

Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

N’ayant pas digéré des propos tenus par Gilbert Rozon, qui niait avoir agressé sexuellement quiconque, Julie Snyder a choisi de donner sa version des faits lors de son émission La semaine des 4 Julie, mardi dernier.

Lors d’une mêlée de presse, en février 2018, Gilbert Rozon avait lancé : « Je n’ai jamais fait l’amour à quelqu’un, à une personne qui m’a dit non. Jamais. » Julie Snyder a vu rouge lorsqu’elle a entendu cette affirmation et elle s’est promis qu’un jour, elle aurait la force de lui répondre. L’animatrice et productrice allègue en effet que l’ancien grand patron de Juste pour rire l’aurait agressée sexuellement en France, il y a une vingtaine d’années.

Mardi, à la barre de son émission diffusée à Noovo, elle s’est adressée directement à la caméra pour donner sa version des faits : « Je voudrais juste dire à Gilbert Rozon que je n’ai pas pu lui dire non, parce que c’est arrivé pendant que je dormais, a dit Mme Snyder. Je ne pouvais pas dire non, puisqu’on ne me l’a pas demandé. »

Elle a ajouté : « Je dormais dans un endroit où il y avait des gens de Juste pour rire, des artistes, des directeurs, des animateurs… et, à un moment, tout le monde est parti voir le spectacle. Je me suis endormie, et ça s’est passé pendant que je dormais. »

En entrevue avec La Presse, jeudi après-midi, Julie Snyder a expliqué sa sortie publique en affirmant d’emblée que sans son invitée, Pénélope McQuade, elle ne l’aurait « jamais, jamais fait ».

J’avais lu le livre collectif Libérez la colère, dans lequel Pénélope a écrit. Ce livre m’a fait réaliser qu’à un moment, il faut accepter de passer de victime à guerrière. De ne plus être juste la victime qui se met l’oreiller sur la tête.

Julie Snyder

Avec son invitée, qui a aussi porté plainte contre Gilbert Rozon pour des gestes de nature sexuelle, elle a discuté pendant plusieurs minutes des vagues de dénonciations d’inconduites sexuelles, du système judiciaire et de leur propre expérience.

Julie Snyder affirme que sa sortie publique n’a aucun lien avec la reprise imminente du procès criminel de Gilbert Rozon pour viol et attentat à la pudeur à l’égard d’une autre femme. Celle-ci est prévue le 13 octobre.

L’animatrice du talk-show de fin de soirée dit avoir décidé de prendre la parole seulement quelques heures avant d’enregistrer l’émission. Julie Snyder aurait contacté Pénélope McQuade pour lui confier que ça faisait un moment qu’elle voulait répondre à Gilbert Rozon et que c’était en sa présence qu’elle se « sentirai[t] le mieux pour le faire ».

Lorsque La Presse a demandé à Julie Snyder, jeudi après-midi, si elle craignait que Gilbert Rozon porte plainte pour diffamation ou atteinte à sa réputation pour ce segment télévisuel, l’animatrice a parlé de la loi du silence qui protège si bien les agresseurs. « À un moment donné, il faut que ce silence se brise. »

Gilbert Rozon nie catégoriquement

Gilbert Rozon a décliné notre demande d’entrevue. Mais par l’entremise de son avocat, MRaymond Doray, il a indiqué jeudi en fin de journée qu’il niait « catégoriquement » les allégations des deux animatrices.

MDoray a également informé La Presse que Gilbert Rozon aurait envoyé, jeudi, une mise en demeure à chacune d’entre elles. Il leur donnerait 48 heures pour se rétracter. Si elles ne le font pas, il compte les poursuivre pour diffamation.

Toujours selon MDoray, Gilbert Rozon n’a pas l’intention d’envoyer une mise en demeure à Bell Média, propriétaire de la chaîne Noovo. Même chose pour Cogeco où Julie Snyder a donné une entrevue sur le même sujet, mercredi, à l’émission de Patrick Lagacé au 98,5 FM.

Jointe par La Presse en début de soirée, Pénélope McQuade, dont la plainte contre Gilbert Rozon n’a pas été retenue par le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), a signalé qu’elle n’avait pas reçu la mise en demeure et qu’elle ne souhaitait pas commenter l’affaire.

Même chose du côté de Julie Snyder, que La Presse a jointe de nouveau jeudi en soirée. Elle n’avait pas encore reçu de mise en demeure et ne souhaitait pas commenter l’affaire.

La plainte de Julie Snyder

Le 22 octobre 2017, Julie Snyder a porté plainte contre le magnat déchu de l’humour. Neuf femmes venaient de raconter au Devoir et au 98,5 FM qu’elles avaient été victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles de la part du fondateur de Juste pour rire, y compris Pénélope McQuade. Mais aussi, elle venait de lire une chronique « importante » d’Yves Boisvert où le chroniqueur de La Presse revenait sur le procès de Gilbert Rozon, en 1998, alors que ce dernier avait plaidé coupable à une accusation d’agression sexuelle sur une femme de 19 ans.

« J’ai ressenti de la culpabilité face à elle parce que je n’étais pas sortie à cette époque-là. Et si j’étais sortie, peut-être que j’aurais donné plus de crédibilité à cette victime-là. Quand Yves Boisvert écrivait sur l’importance de “briser l’isolement”, je me sentais coupable de ne pas l’avoir brisé pour elle. J’aurais pu aider cette victime », a confié l’animatrice chevronnée à La Presse.

Lisez la chronique d’Yves Boisvert

Après avoir rencontré des policiers et des enquêteurs, elle affirme avoir été informée qu’il y avait prescription en France concernant les cas d’agressions et que le Canada n’avait pas de pouvoir en la matière. Sa plainte n’a donc pas eu de suite.

En ce qui concerne l’action collective contre lui, pour harcèlement et agressions sexuelles, que souhaitent intenter plusieurs femmes qui se sont nommées « Les Courageuses », la Cour d’appel du Québec a rejeté leur demande en janvier dernier. Les citoyennes ont porté leur cause devant la Cour suprême et attendent sa décision d’entendre ou non leur appel. Julie Snyder ne fait pas partie des « Courageuses ».

Julie Snyder se dit satisfaite de la manière dont les autorités policières et le système judiciaire ont traité sa plainte. Mais force est de constater, notamment avec la vague de dénonciations d’inconduites sexuelles sur les réseaux sociaux au cours de l’été au Québec, qu’il y a « un vrai changement à faire », selon elle. « Quand il y a une vague comme celle-là, c’est qu’il y a un débordement et que les gens ne se sentent pas entendus. Là, va falloir que le législateur les entende. »

« J’ai confiance que nos élus vont être capables de légiférer pour améliorer le sort des femmes du Québec », conclut Mme Snyder, qui a elle-même envie de s’impliquer davantage pour trouver des solutions au système de justice actuel.