Après trois ans de développement, Vincent Morisset, créateur d’œuvres numériques, et l’Office national du film lancent aujourd’hui Motto, une expérience interactive en six épisodes où les utilisateurs sont invités à devenir protagonistes. Cela, dans le but de voir différemment le monde qui les entoure.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

À l’heure où les médias sociaux carburent aux états d’âme en 140 mots, aux vidéos s’autodétruisant après 10 secondes et aux stories célébrant l’instantanéité, Vincent Morisset va à contre-courant. Avec Motto, il propose une expérience de slow web et nous invite à devenir cocréateurs d’une œuvre en constante mutation.

Lancé ce jeudi sur la page onf.ca, Motto est un objet rare et pratiquement indescriptible, un diamant numérique que Morisset et ses collaborateurs ont poli depuis trois ans, une rencontre entre art interactif et littérature pour former un duo aussi improbable que complémentaire.

« C’est un ovni campé quelque part entre un livre et un film, entre la fiction et le documentaire, résume le créateur en entrevue téléphonique. C’est une application par laquelle on lit une histoire, celle de Septembre le fantôme, où chacun des utilisateurs est invité à contribuer avec sa propre réalité. »

PHOTO FOURNIE PAR L’ONF

Le créateur d’œuvres numériques Vincent Morisset

Comment contribuer ? En ajoutant ses propres vidéos et photos prises à la maison, dans son voisinage, dans la nature, etc.

L’application est destinée uniquement aux téléphones intelligents. Une fois le lien installé, Motto, le narrateur invisible, s’adresse à l’usager, passant du vous au tu. Il suffit de l’écouter. Une introduction montre comment intervenir.

Les captations de l’usager seront intégrées à l’histoire du fantôme Septembre. Vieux de plusieurs siècles, Septembre, qui peut être un homme ou une femme selon les utilisateurs, est engagé dans une quête où sa propre identité se dévoile au fil des quelque 2000 pages de textes (très courts) et d’images.

Sans surprise, l’usager ne verra pas tout de suite ses captations. Il découvrira plutôt celles des autres invités. Plus loin dans l’histoire, il pourrait par contre redécouvrir ses propres images, inscrites au hasard dans la trame narrative, ce qui l’amènera vers une autre interprétation de celles-ci.

Trop ludique ? Trop complexe ? Intimidant ? Pas du tout ! Comme pour n’importe quelle autre forme d’art, Vincent Morisset nous invite à réfléchir sur ce qui nous entoure et à découvrir notre environnement dans un contexte non statique.

« Dans le geste, Motto est un mécanisme d’appropriation, dit M. Morisset. Une forme de rituel qui fait déclencher des émotions. »

On invite les gens à voir l’endroit dans lequel ils vivent de façon différente. En suivant ce que Motto nous demande de faire, on en vient à réfléchir à des notions de temps, d’âge, etc.

Vincent Morisset

Œuvre vivante, même histoire

Ce n’était pas l’intention du créateur (rappelons qu’il a amorcé son projet il y a trois ans !), mais Motto s’inscrit parfaitement dans le contexte actuel de pandémie. Dans le fait que l’invitation à être protagoniste travaille de façon individuelle, mais que la somme des images renvoie à un partage et, ultimement, à un projet collectif.

« Cette espèce de chasse au trésor dans notre appartement, dans la ruelle derrière chez nous résonne avec l’époque dans laquelle nous vivons, dit M. Morisset. D’ailleurs, dans les derniers ajustements avant le lancement, nous avons intégré trois ou quatre lignes qui font référence à la situation actuelle. »

À titre d’exemple, on remarque qu’il est question de distanciation physique. Une belle façon de rester ancré dans le présent.

Si le contenu iconographique change constamment, la structure de l’histoire de Septembre restera la même.

PHOTO FOURNIE PAR L’ONF

Le romancier Sean Michaels

En fait, il était important pour M. Morisset de s’associer avec un écrivain, le romancier montréalais Sean Michaels, pour la portion écrite de l’œuvre. M. Morrisset explique qu’il ne voulait pas que Motto soit uniquement une « accumulation » d’images. Lui et son équipe ont d’abord dressé une liste de mots ou de chaînes de mots permettant aux usagers de participer. Par exemple, une invitation à prendre la photo d’un arbre ou de mettre un interrupteur à ON. Sean Michaels a écrit des passages formant un liant.

Les images de départ proviennent de la propre collection de vidéos de l’équipe derrière le projet. Avec le temps vont s’y substituer celles des participants. Elles vont être jouées en alternance pour ne pas allonger l’œuvre.

Les usagers découvriront aussi que Motto n’a pas de son. Un geste volontaire pour mieux prendre conscience de ce qui se passe. D’ailleurs, au chapitre 2, les gens seront invités à faire jouer de la musique de leur choix.

D’aucuns verront dans Motto des références aux Snapchat, TikTok et autres applications en vogue. Le champ d’inspiration de Vincent Morisset est en fait beaucoup plus large. Il se nourrit d’œuvres aussi diverses que le cinéma d’Agnès Varda, le film Dans la peau de John Malkovich, les romans d’Italo Calvino, etc. Que les utilisateurs y voient d’autres références ne serait pas inusité, car l’univers de Motto ratisse large.

À NOS LECTEURS : Dans une version précédente de cet article, sur la foi de renseignements obtenus de l’ONF, nous avions écrit que MOTTO était disponible sur les tablettes. Ce n’est pas le cas. Cette application est disponible uniquement sur les téléphones intelligents. Nos excuses.

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