On aurait difficilement pu imaginer une plus belle sortie de scène pour la grande comédienne qu’aura été Andrée Lachapelle, décédée jeudi à l’âge de 88 ans.

La Presse canadienne

À peine deux mois après la sortie du film Il pleuvait des oiseaux, dans lequel elle lègue un dernier grand rôle au cinéma québécois, l’actrice est décédée des suites d’un cancer. Elle a demandé à recevoir l’aide médicale à mourir, selon sa famille, parce qu’elle n’avait pas envie de subir d’acharnement thérapeutique.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Andrée Lachapelle

> Relisez la grande entrevue qu’elle avait accordée à notre collègue Marc-André Lussier, en septembre dernier.

Gilbert Sicotte et Rémy Girard auront été ses derniers partenaires de jeu au grand écran dans le long métrage de la réalisatrice Louise Archambault.

Pour M. Girard, Andrée Lachapelle quitte « avec grande élégance, comme toujours ».

« Madame Lachapelle, c’est l’élégance incarnée, la gentillesse, une personne de très haute qualité », a décrit celui qui se souvient d’avoir fait sa connaissance en 1980 à son arrivée à Montréal.

Très impressionné devant cette grande comédienne, le jeune artiste débarqué de Québec a rapidement réalisé qu’elle n’avait rien d’intimidant. L’image de la femme hautaine ou difficile d’approche que certains pouvaient avoir n’était absolument pas justifiée.

« Elle était une très belle femme, une beauté classique. C’est peut-être à cause de ça, mais elle n’était pas comme ça du tout, assure-t-il. C’était quelqu’un de tellement vraie, de tellement simple, tellement chaleureuse qu’on ne pouvait pas ne pas l’aimer. »

Gilbert Sicotte offre le même témoignage de sa récente partenaire de jeu au grand écran. Malgré son âge avancé et les longues journées de tournage sur le plateau d’Il pleuvait des oiseaux, il n’a jamais entendu de plainte de Mme Lachapelle.

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Gilbert Sicotte

« Elle se sentait privilégiée et avait une façon de voir la vie qui ne retenait toujours que le côté positif des choses », garde-t-il en souvenir.

Les premiers contacts de Gilbert Sicotte avec Andrée Lachapelle remontent au début des années 1990. Il se souvient notamment du tournage du film Cap Tourmente, en 1993, alors qu’ils avaient partagé une maison durant un mois en compagnie d’une autre collègue, Élise Guilbault.

« On partageait le tournage et la vie de tous les jours. C’était très joyeux parce qu’Andrée aimait le plaisir, le party, la convivialité avec les gens. C’est pour ça, selon moi, qu’elle aimait autant le théâtre et le jeu », croit-il.

Pour lui, Andrée Lachapelle représente une génération qui a traversé plusieurs époques de jeu et de styles différents. Elle était des débuts du théâtre québécois et de la télévision.

« Elle a touché à tous les médiums et chaque fois, elle avait une énergie, une intensité qui a nourri tous ses personnages », conclut-il.

Le premier ministre du Québec François Legault a offert ses sympathies à la famille dans un message publié sur Twitter. « Elle a fait rêver les Québécois pendant toutes ces années avec ses personnages à la télé, au cinéma et au théâtre », a-t-il ajouté.

Justin Trudeau a lui aussi souligné le triste événement sur Twitter en parlant d’« une grande dame qui a énormément contribué à la culture québécoise ».

Andrée Lachapelle (1931-2019)

Daniel Rolland
Collaboration spéciale

Elle était douée pour le bonheur

Andrée Lachapelle est née à Montréal le 13 novembre 1931, fruit d’un second mariage de sa mère qui était devenue veuve avec déjà cinq enfants sur les bras. Sa maman, qui sera son modèle de détermination, attendra dix ans avant de se remarier. La petite Andrée connaîtra une enfance pleine de réjouissances. Mais les difficultés ne manqueront pas au cours de son existence.

Encouragée dans son choix de vie

Ses parents ne se sont jamais opposés au choix d’Andrée de devenir comédienne. Au contraire, son père caressait lui-même le rêve de devenir acteur et avait tenté de s’inscrire au Conservatoire Lasalle. Enfant, sa mère l’amène au théâtre régulièrement. Et lorsqu’elle aura l’âge légal, ce sera en plus un film chaque semaine sur grand écran. Tout ça nourrit son imaginaire. Ses frères et sœurs lui apprenaient des récitations. « J’étais gâtée, capricieuse et boudeuse », confessera-t-elle en revivant ces années-là. Jusqu’à l’âge de 21 ans, elle demeure chez ses parents au 4820, rue Saint-Urbain. Dès l’âge de 6 ans, elle prendra des cours de diction auprès de Camillienne Séguin, la nièce de l’ancien maire de Montréal, Camilien Houde. La leçon coûtait 0,25 cent, une fortune pour l’époque! À 14 ans, elle suit des cours de jeu théâtral avec Gérard Vleminckx, Henri Norbert et Mario Marist. Elle rejoindra ensuite des troupes amateurs comme le Studio Quinze et Le Trait d’Union.

Institutrice

Sans doute pour parer à la précarité du métier de comédienne, Andrée Lachapelle décide de devenir institutrice et s’inscrit à l’Institut pédagogique sur le boulevard Westmount. Elle fera ses débuts de prof à la maternelle de Saint-Germain d’Outremont puis à l’École du doux parler français situé au Carré Saint-Louis. Un épisode très court dans son existence, car elle finira assez vite par revenir à son amour premier, le théâtre. Elle allait voir les pièces données par le Théâtre de l’Équipe, puis celles des Compagnons de Saint-Laurent. Elle fera partie assez rapidement de cette dernière troupe comme stagiaire bénévole. Elle devait fournir à ce titre ses costumes, le maquillage et les accessoires. Elle s’amourache dans un premier temps d’André Pagé, qui deviendra des années plus tard directeur du Théâtre du Nouveau Monde et qui malheureusement mettra fin à ses jours. Mais son grand amour sera sa rencontre avec Robert Gadouas, rencontré en 1952 au cours d’une répétition. Il est déjà une vedette et il l’invite à jouer dans ce qui a été probablement le premier téléthéâtre de Radio-Canada, L’Hermine de Jean Anouilh, qu’il mettait en scène.

Exil à Paris

Le jeune couple rêve de Paris, la capitale de tous les possibles pour qui se nourrit de théâtre. Ils décident finalement de quitter le Québec avec de maigres économies en poche. C’est la galère. Ils vivent Rive-Gauche dans de petits meublés dont ils ne parviennent pas à payer le loyer. L’argent manquait souvent et apportait son lot de nuages. Robert repartit alors pour le Québec, question de prendre des contrats et expédier à sa femme demeurée dans la Ville Lumière de quoi subsister. Mais il tardait à expédier sa contribution. De sorte qu’Andrée quémandait de quoi passer au travers. Elle put compter sur des amitiés.

Elle était enceinte de son premier enfant. Un scandale au Québec du fait qu’elle n’était pas mariée. Trois enfants naîtront de cette union qui durera dix ans, dont sa fille, Nathalie Gadouas, la comédienne. Andrée reçoit des lettres mesquines au sujet de cette union contraire aux bonnes mœurs. Mais elle est une femme entêtée qui ne veut pas se laisser dicter sa conduite. Et elle ne voudra plus dépendre d’un homme. C’est pourquoi elle se séparera de Robert Gadouas qui, beaucoup plus tard, s’enlèvera la vie.

Une bûcheuse

Tous ses camarades de travail soulignent son travail de bûcheuse. Elle jouera une infinité de rôles dans tous les registres, au théâtre et à la télévision. Jusqu’à ce que, notoriété aidant, elle soit plus en contrôle de sa carrière. Elle déclarera un jour : « Aujourd’hui je peux me permettre de faire des choix, car je n’aime pas toujours incarner les mêmes personnages. J’aime relever des défis et j’ai sans cesse l’impression de continuer mon apprentissage. Je ne me suis jamais dit “Ça y est, je sais”. Non. J’ai toujours consacré une très grande curiosité face à mon métier et il me semble encore que je ne connais rien. »

Une tournée de perfectionnement

Boursière du Conseil des Arts du Canada, Andrée Lachapelle entreprend une tournée des pays de l’Est. Elle se gave de théâtre plus que jamais. En 1971, elle épouse le comédien Dominique Briand avec qui elle sera en union une dizaine d’années.

En 1988 elle accepte de devenir professeure de lecture à l’École Nationale de Théâtre. Sa formation d’enseignante jumelée à un parcours professionnel exceptionnel fera la joie de ses élèves. Ces dernières années, paisible, elle les passera auprès du cinéaste André Melançon qui sera pour elle un dernier compagnon de vie attentionné.

Les dernières années, elle limitait ses activités de comédienne, pour pouvoir se consacrer à son passe-temps favori, la lecture et la musique classique. Sur un plan social, elle consacrera plusieurs années à la cause des prisonniers et deviendra même porte-parole d’Amnistie internationale.

C’est une femme de cœur qui disparaît. Au sujet de la mort qui l’a longtemps hantée, elle avait fini par se résigner : « Elle demeure notre inéluctable fin dernière. Nous sommes en sursis, mais avant qu’elle ne nous frappe à l’aveuglette, il nous faut prendre conscience que la vie est courte ». Et elle ajoutera « J’ai vécu en essayant de faire du mieux possible ».