Après bientôt 70 ans d’une carrière qui ne pourrait être plus riche, Andrée Lachapelle a définitivement tiré le rideau après le tournage d’Il pleuvait des oiseaux. Dans cette superbe adaptation cinématographique du roman de Jocelyne Saucier, réalisée par Louise Archambault, la grande dame de théâtre trouve au cinéma un dernier rôle à sa mesure. Qu’elle prend comme un cadeau du ciel.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Une belle journée d’été, dans les Laurentides. Andrée Lachapelle accueille le journaliste de La Presse en l’invitant à s’asseoir sur une terrasse, au calme, face à la nature. La célèbre actrice y coule des jours paisibles, maintenant loin de toute obligation professionnelle, entourée de sa famille.

« J’ai aujourd’hui 87 ans, dit-elle. Depuis le départ d’André [Melançon, avec qui elle a vécu plusieurs années], je suis plus fatiguée. Je suis heureuse que ma carrière se termine avec Il pleuvait des oiseaux. C’est une si belle histoire. Je suis très en paix avec cette décision parce que j’ai eu une sacrée belle carrière, sans jamais traverser de période creuse. »

Andrée Lachapelle fait partie de cette génération d’actrices et d’acteurs qui ont pu suivre l’évolution culturelle du Québec — qui s’est accélérée à la vitesse grand V — pratiquement depuis le début, alors qu’il n’existait presque rien. L’actrice a cependant trouvé sa vocation toute jeune, dès l’âge de 14 ans. Puis, quelques années plus tard, alors qu’elle accompagnait une amie comédienne pour lui donner la réplique, le cas classique des rôles inversés s’est produit. C’est elle qu’a remarquée Henri Norbert, alors directeur de la troupe Trait d’union. Et qu’il a embauchée. Deux ans plus tard, en 1952, la télévision faisait son entrée au Canada. Tout était à faire.

« Il n’y avait aucun doute dans mon esprit : je voulais exercer ce métier, indique-t-elle. Je tenais sans doute cela de mon père qui, bien des années plus tard, m’a avoué qu’il aurait adoré être acteur. Mais quand j’étais jeune, il aurait préféré que je devienne une secrétaire ! »

L’égérie de Marcel Dubé

Les grands rôles au théâtre et à la télévision se sont succédé. Un simple coup d’œil à son curriculum vitæ donne le vertige. Dès les premières années, elle a joué Dostoïevski, Goldoni, Tchekhov. Marcel Dubé aussi, dont elle fut l’une des égéries. Sur scène, elle a été de la création d’Au retour des oies blanches et de Bilan, et d’Entre midi et soir, à la télévision. Elle est toutefois restée un peu à l’écart de la révolution qu’a amenée le théâtre de Michel Tremblay. Andrée Lachapelle a quand même eu l’occasion de s’illustrer dans l’œuvre de l’auteur des Belles-sœurs beaucoup plus tard, dans Albertine, en cinq temps.

« J’étais beaucoup associée au théâtre de Marcel Dubé à cette époque, un grand ami qui est mort dans l’oubli le plus total. Aucun dignitaire ne s’est pointé à ses funérailles, même s’il a été l’un des pionniers de la dramaturgie québécoise. Cela m’a beaucoup indignée ! »

Sa blondeur et sa beauté classique font qu’on lui colle aussi une étiquette qui la fait rire et l’énerve un peu à la fois. On a souvent dit d’Andrée Lachapelle qu’elle était « la Catherine Deneuve du Québec ». « Ça m’a toujours beaucoup étonnée que les gens disent ça, parce que, d’abord, elle est plus jeune que moi. J’avoue aussi que cette comparaison me tapait un peu sur les nerfs parce que je ne voulais pas être identifiée à une Française. Faire du cinéma n’a jamais été vraiment une ambition pour moi — j’ai tellement été gâtée au théâtre —, mais je dois dire qu’au début, je me suis quand même demandé pourquoi les cinéastes québécois ne faisaient pas appel à moi. J’ai l’impression qu’on devait me trouver trop “française”, de par la formation que nous avions à l’époque. Or, je suis très québécoise ! »

Même si elle a eu l’occasion, en 1975, d’aller jouer le rôle de Blanche Dubois d’Un tramway nommé Désir à Paris, dans une production française montée au Théâtre de l’Atelier, l’actrice n’a jamais rêvé d’une carrière chez nos cousins d’outre-Atlantique. « Mon mari de l’époque, qui était français [Dominique Briand], aurait bien voulu, mais pas moi. Et puis, ma présence dans cette production a été très mal vue par le milieu théâtral là-bas. On se demandait pourquoi on avait fait appel à une actrice “canadienne” ! Cela dit, ça reste un beau souvenir et la pièce fut bien accueillie par le public. Je ne sais pas ce que les critiques français en ont dit, car je ne les ai pas lus ! »

Un grand rôle au cinéma

Andrée Lachapelle a souvent eu l’occasion de jouer des rôles de soutien au cinéma, parfois des personnages plus importants (dans les films de Michel Langlois, notamment), mais la proposition de Louise Archambault est tombée comme un cadeau du ciel. Dans Il pleuvait des oiseaux, l’actrice incarne une octogénaire injustement internée toute sa vie, qui se refera une vie — et un bonheur — auprès de deux vieux ermites vivant dans le bois, interprétés par Gilbert Sicotte et Rémy Girard.

« J’avais lu et adoré le roman au moment de sa sortie. Au point où, quand j’ai accompagné André au festival de cinéma en Abitibi cette année-là, j’ai sauté au cou de Jocelyne Saucier [l’auteure du roman], qui vient de cette région, pour lui dire toute mon admiration. Il n’était pas du tout question d’un projet de film à l’époque. Et voilà que des années plus tard, je reçois cette proposition. J’ai dit oui tout de suite ! »

Même si les conditions n’étaient pas toujours faciles en pleine forêt, Andrée Lachapelle évoque un tournage « exceptionnel », où tous ont été très attentionnés et bienveillants à son égard. Il pleuvait des oiseaux comporte aussi une scène d’amour charnel, très délicatement filmée, dans laquelle l’actrice s’est abandonnée avec grâce.

« Gilbert [Sicotte] est tellement respectueux ! commente-t-elle. C’est la quatrième fois que nous travaillons ensemble. On ne voit pratiquement jamais ce genre de scène avec des gens âgés au cinéma et c’est dommage. On peut être amoureux à n’importe quel âge. Ça arrive dans la vie. Et c’est bien tant mieux ! »

Quand on lui demande comment évolue le plaisir du jeu, l’actrice répond qu’il n’est pas du tout le même au fil des ans, qu’il se bonifie avec l’âge.

« Jouer à 80 ans n’est pas du tout la même chose qu’à 30. Quand on est jeune, on cherche, on n’est jamais sûr de soi. Avec l’âge, on gagne confiance en son propre jugement sur les personnages et on peut mieux s’abandonner. J’ai tellement joué de rôles différents dans ma vie que je laisse tout simplement venir les choses. Je m’ouvre complètement à la vérité du personnage. Ça m’a toujours bien servie. »

Une belle vie

L’actrice, bonne spectatrice, apprécie particulièrement les thrillers au cinéma. Elle aurait aimé qu’on lui confie parfois des rôles dans des films d’action, à la manière d’Helen Mirren. Mais ne comptez pas sur elle pour afficher le moindre regret.

« Je suis arrivée à une bonne époque, et j’ai l’impression d’avoir eu tout rôti dans le bec. J’ai travaillé, bien sûr. Mais je n’ai jamais eu à chercher des rôles. Tout m’a toujours été offert, à tous les âges de ma vie, tant à l’époque où je jouais les ingénues — un mot qui n’existe plus ! – qu’à l’étape où l’on m’a confié des rôles de vieille dame. J’ai eu une très grande chance, peut-être aussi du talent. Et un physique. On ne le choisit pas, mais le physique est quand même un élément qui compte quand on exerce ce métier. L’image de la belle femme élégante d’allure classique, ça m’a toujours fait rire. Je rigole beaucoup dans la vie ! »

En ayant une pensée pour André Brassard, un metteur en scène avec qui elle a souvent travaillé (« Un être extraordinaire, que j’adore, à qui je dois beaucoup ! »), Andrée Lachapelle estime que son art l’a tellement comblée qu’il ne peut plus lui manquer aujourd’hui.

« Je ne sais plus combien de temps il me reste à vivre, mais je peux dire que j’ai vraiment eu une belle vie. J’ai eu la chance d’exercer un métier extraordinaire, qui nous permet d’aller fouiller sans jugement dans le cœur et les tripes de personnages qui peuvent émouvoir des gens. Qui nous accordent leur affection en retour. Avec Il pleuvait des oiseaux, c’est un beau rideau qui se ferme. »

Il pleuvait des oiseaux, de Louise Archambault, sera présenté samedi prochain en primeur mondiale au festival de Toronto. Il ouvrira le 12 septembre le Festival de cinéma de la ville de Québec et prendra l’affiche en salle le lendemain