Les audiences ont commencé vers 13 h, mais il a fallu attendre une heure avant que la conversation entre les membres du comité du Congrès américain et les dirigeants des quatre géants mondiaux de la techno – Google, Amazon, Facebook et Apple — devienne réellement intéressante.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Et qu’elle commence à aller au fond des choses.

En fait, c’est quand Pramila Jayapal, représentante démocrate de l’État de Washington, a finalement demandé à Jeff Bezos, président et fondateur d’Amazon, si l’entreprise utilisait parfois les données des vendeurs qui se servent de la plateforme pour développer ses propres produits qu’on a su que, finalement, on finirait peut-être par apprendre quelque chose.

Ou, du moins, que certains des élus présents étaient là pour brasser la cage.

Parce qu’au début, j’avoue que j’ai eu peur. Peur de ces républicains qui ne semblaient préoccupés que d’une chose : les limites à la liberté de parole des voix conservatrices que pourraient imposer ces entreprises de communication, comme si c’était ça le problème qui ronge l’Amérique, ou le monde en ce moment, et non pas les pratiques anticoncurrentielles indécemment mercantiles de ces mastodontes.

Avez-vous vu ce moment d’anthologie quand le représentant républicain du Wisconsin Jim Sensenbrenner s’est inquiété auprès de Mark Zuckerberg du retrait de propos controversés du fils de Donald Trump ? « C’est parce que ça, c’est arrivé sur Twitter », lui a répondu en substance le fondateur de Facebook.

Tout était dit.

Un autre républicain, Jim Jordan de l’Ohio, a quant à lui laissé entendre que les géants avaient un parti pris pro-Biden et a demandé une promesse de non-interférence durant la prochaine élection. Si on n’a pas appris grand-chose sur les excès des géants de la techno pendant ces moments, on a au moins vu le visage de certains des personnages qui permettent à Trump d’être au pouvoir. Dur rappel.

Mais finalement, les vraies questions sont arrivées et elles sont allées droit au but.

Posées surtout par les démocrates. Est-ce que Facebook a acheté WhatsApp pour ne pas avoir de concurrence sur ce marché ? Est-ce que Facebook a acheté Instagram parce qu’elle voyait l’application comme un concurrent potentiel trop dangereux ? Est-ce qu’Amazon a essayé de saigner diaper.com — un site de vente de couches pour bébés à bas prix — avant d’acheter l’entreprise et de remonter ensuite les prix ? Que fait Amazon pour aider les petits vendeurs qui sont logés sur son site ? Le géant est-il en conflit d’intérêts puisque souvent, il vend lui-même les mêmes produits que les vendeurs qu’il héberge ? Est-ce qu’Amazon pousse ses propres produits avec ses outils « d’information » technologiques, comme Alexa, qui pourrait devenir une courroie de transmission marketing un peu cachée pour l’offre du plus grand marchand en ligne ?

Est-ce qu’Amazon crée des conditions qui ne permettent pas aux plus petits de progresser ? Est-ce que Google est neutre dans ses recherches ? Est-ce que toutes les données que l’entreprise a sur ses utilisateurs — nous — valent cher ? Que fait Amazon pour lutter contre la contrefaçon ? Pour s’assurer qu’aucun de ses produits n’est le fruit du travail d’enfants ?

La représentante Mary Scanlon, de l’Ohio, a aussi posé une excellente question à Sundar Pichai, président d’Alphabet, l’entreprise qui chapeaute Google et donc YouTube : pourquoi n’est-ce pas possible de garantir à certains contenus télévisuels que les publicités accompagnant le tout ne soient pas contraires aux valeurs de la production ?

Et je ne fais ici qu’effleurer les sujets abordés, parce que le président d’Apple, Tim Cook, s’est aussi fait interroger sur le contrôle qu’exerce son entreprise sur l’accès au marché des applications pour téléphones intelligents, par exemple. Ne devrait-elle pas être forcée de rendre des comptes ? D’ouvrir plus de portes ?

C’était confus, parfois trop pointu, et souvent, les élus ne laissaient pas le temps aux quatre chefs d’entreprise de s’expliquer, interrompant presque sur-le-champ toute réponse trop alambiquée.

Mais de ce chaos, où les questions éparses étaient toutefois souvent fort bien documentées, est ressorti surtout une chose : ces entreprises ont absolument besoin d’être mieux encadrées par les élus. Parce qu’elles ne sont absolument pas capables de s’autodiscipliner et de laisser la place à la concurrence, de donner de réelles possibilités de choix aux consommateurs.

On utilise l’internet depuis même pas 25 ans. Les plus précoces d’entre nous avaient peut-être un compte courriel en 1995, mais tout ça a surtout décollé auprès du grand public à partir de 1998.

C’est peu de temps pour comprendre comment cette immense machine doit être balisée afin de lui permettre le mieux et d’interdire le pire. Et pour mettre en place des lois adéquates.

Surtout quand les élus sont eux-mêmes déconnectés de cette réalité et confondent Twitter et Facebook.

On le voit chaque fois que les technos sont interrogées par le Congrès : il y a un paquet de sénateurs et de représentants qui sont totalement dépassés par les évènements. À un moment où le législateur devrait être particulièrement au fait, « sur la coche ».

Parce qu’actuellement, ça ne va pas bien et il faut corriger le tir.

Il faut mettre fin au Far West.

La situation actuelle n’en est pas une de libre concurrence saine en affaires. Amazon, le plus gros commerce du web, est trop lourd et peut trop facilement écraser les petits. Apple ? Dans son créneau, majeur, son univers de téléphones intelligents, d’ordinateurs et de tablettes où elle a créé une sous-culture, l’entreprise a façonné un environnement parfois étanche où elle est reine et maître. Google ? C’est l’ultime contrôleur de l’information, c’est même devenu un verbe synonyme de chercher de l’information. Facebook joue aussi un rôle majeur dans nos communications, en prenant la majorité de la place sur les réseaux sociaux, avec des failles immenses et une perméabilité à la diffusion de faussetés aux impacts autant personnels que politiques potentiellement gravissimes.

Et au-delà des questions d’affaires sur l’absence de concurrence suffisante dans leurs secteurs — concurrence qui pourrait ramener un peu de bon sens —, de très graves questions se posent au sujet de toute l’empreinte que laissent ces entreprises sur la circulation et la diffusion d’informations indépendantes et impartiales, de qualité, pour nous rapporter ce qui se passe dans nos sociétés, dans nos univers.

Or, c’est un ingrédient crucial de toute démocratie en santé.

Élus, il est franchement le temps de bouger.