On a beau présenter les données comme le « nouvel or noir » du XXIsiècle, peu d’entreprises sont équipées pour profiter du filon. L’entreprise montréalaise TickSmith l’a compris et propose ce que son PDG et cofondateur Francis Wenzel décrit comme un « Shopify des données ».

Publié le 27 janvier
Karim Benessaieh
Karim Benessaieh La Presse

L’idée est si prometteuse qu’on annoncera ce jeudi un financement de 20 millions, à l’issue d’une ronde d’investissement menée par Investissement Québec et à laquelle ont notamment participé le Fonds de solidarité FTQ, CME Ventures et Databricks Ventures. Pour l’entreprise d’une soixantaine de personnes majoritairement établies à Montréal, avec des représentants en Europe et aux États-Unis, ces fonds serviront au marketing et à la vente de sa plateforme de monétisation des données.

Mystérieuse valorisation

Fondée en 2012 pour fournir des solutions de gestion financière, TickSmith a décidé de se consacrer exclusivement à la valorisation des données à partir de 2016 et offre sa solution finalisée depuis un an. Elle compte 11 clients importants, dont 6 grandes banques canadiennes.

Dans un mois, ça pourrait être le double. C’est une très importante étape, notre plus grosse levée de fonds.

Francis Wenzel, PDG de TickSmith

Le monde de la « valorisation » ou de la « monétisation » des données est pour le moins mystérieux pour le commun des mortels. Essentiellement, on part du constat que les entreprises, les institutions financières, publiques et gouvernementales reçoivent et stockent des quantités phénoménales de données sur leurs activités, du volume des ventes aux flux monétaires en passant par des transactions boursières et des informations statistiques et anonymes sur leurs utilisateurs comme le revenu, l’âge ou les habitudes de consommation.

D’autres organismes, eux, ont un intérêt à accéder à ces données pour mieux planifier leurs activités. Certains veulent tout simplement disposer d’outils appropriés pour analyser et synthétiser leurs propres données.

C’est ce que permet de faire la plateforme TickSmith.

Elle offre la synthèse et l’analyse des données, qui deviennent ensuite disponibles pour tout client qui veut les utiliser.

Bien des gens nous disent qu’on est un Shopify pour les données. Nous, on n’a pas un magasin, on n’est pas le marché lui-même. Si demain ta firme décide de vendre des données, je fournis une solution SaaS [software as a service], une solution toute faite. Les données restent toujours chez le client, c’est important pour les institutions financières.

Francis Wenzel, PDG de TickSmith

Un des premiers clients de l’entreprise montréalaise, le Chicago Mercantile Exchange (CME), a ainsi fait traiter toutes ses données depuis 2016. « Comme groupe boursier, il génère beaucoup de données, et cette information est nécessaire, que tu sois une banque, une firme d’investissement qui veut faire des analyses, un gouvernement ou un régulateur, explique le PDG. Tu peux aussi être un fermier et vouloir connaître les liens entre la météo et la valeur du soja. Tout ça, chez CME, se faisait à la main. On a réduit un processus de trois mois à quelque chose d’instantané. »

Une entreprise qui veut implanter l’intelligence artificielle dans sa production recourra à l’achat de données pertinentes pour la comparaison par l’apprentissage machine. Une chaîne de restauration voudra consulter les données de fréquentation d’autres établissements pour décider de l’ouverture d’une nouvelle succursale. Les institutions bancaires clientes de TickSmith utilisent tout simplement la plateforme pour échanger des données entre elles.

Pas le web clandestin

Alors que la protection des données et le respect de la vie privée sont devenus des préoccupations majeures, n’y a-t-il pas un paradoxe à faire la promotion de l’échange et de la vente de ces informations ?

« Ce sont des craintes justifiées, convient le PDG. Mais ce n’est pas parce qu’un mécanisme accélère un processus qu’il va être utilisé à mauvais escient […] Généralement, la source va s’assurer que les données vont être anonymisées, fonctionnelles et qu’aucune donnée personnelle ou financière ne va sortir. Personne ne veut se voir traîner en cour. »

On est loin ici, précise-t-il, de la vente de fichiers piratés qui s’échangent sur le web clandestin (dark web). Il va même plus loin : en rendant l’échange de données transparent, on contribue au respect des lois concernant la confidentialité. « Plus c’est transparent, plus tu vois ce qui est échangé. Est-ce que telle firme vend mes données ? Je n’ai qu’à aller voir. »