La tension est vive entre deux fleurons québécois, qui sont dans des camps adverses pour acheter G4S, leader mondial de la sécurité privée. Le grand patron de GardaWorld, Stéphan Crétier, s’en prend ouvertement à la Caisse de dépôt et placement, qui réplique en parlant d’incohérence dans l’approche de l’homme d’affaires.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Allied Universal Security Services, dont la Caisse est le deuxième actionnaire avec une participation de 35 %, vient de présenter une offre valorisant la britannique G4S à environ 5,7 milliards. GardaWorld avait précédemment présenté une offre hostile évaluée à 5,2 milliards pour G4S. Le conseil d’administration de G4S, qui avait déjà rejeté la proposition de Garda plus tôt cet automne, a écarté mardi celle d’Allied, ce qui laisse maintenant croire qu’une surenchère pourrait suivre.

La confirmation mardi par G4S de l’offre d’Allied a fait réagir le fondateur et PDG de GardaWorld, qui a fait parvenir une déclaration aux médias.

« Tout actionnaire averti remarquera immédiatement les enjeux insurmontables en matière de règles de concurrence auxquels Allied ferait face aux États-Unis. Il est également difficile d’imaginer comment la Caisse de dépôt et placement du Québec appuierait une offre non conditionnelle de la part de G4S en raison des graves lacunes de cette dernière au chapitre des principes ESG [environnementaux, sociaux et de gouvernance] ainsi que de sa présence sur la liste noire de plusieurs grandes caisses de retraite », commente Stéphan Crétier.

Nos employés québécois ne peuvent en effet comprendre les raisons qui motivent ‟leur” Caisse de dépôt à investir dans une entreprise faisant l’objet de nombreux scandales.

Stéphane Crétier, fondateur et PDG de GardaWorld

« Parmi ceux-ci, notons des poursuites liées à de la torture au sein de prisons sous sa gouverne en Afrique du Sud, des paiements versés aux talibans pour protéger ses activités en Afghanistan, des pratiques d’emploi propres à l’esclavage au Moyen-Orient ainsi que des enquêtes pour corruption en Europe », poursuit-il.

Stéphan Crétier ajoute que « contrairement à Allied, qui a fait une offre à titre indicatif seulement et sujette à de lourdes exigences en matière de diligence », son financement est réel, son offre est du domaine public et ses intentions sont « sérieuses ».

« Incohérent », dit la Caisse

La Caisse, qui offrait récemment d’acquérir plus de 1 milliard US en actions privilégiées de Garda pour l’aider à acquérir G4S, selon nos informations, ne s’est pas fait prier pour répliquer. « Il y a quelque chose de fondamentalement incohérent dans l’approche hostile et agressive de Garda sur la place publique », dit le porte-parole Maxime Chagnon.

Un jour, [Garda] approche la Caisse pour un partenariat, puis elle renonce ensuite à son entente avec la Caisse. Un jour, elle cherche à faire l’acquisition de G4S et l’autre, elle cherche à critiquer les éléments ESG de l’entreprise qu’elle souhaite acquérir.

Maxime Chagnon, porte-parole de la Caisse de dépôt

« La Caisse est l’un des investisseurs parmi les plus reconnus au monde pour l’application des critères ESG, que nous appliquons de façon rigoureuse, uniforme, cohérente et constante. D’ailleurs, dans nos discussions avec Garda, celle-ci semblait très bien comprendre comment nous appliquions nos critères ESG à l’entreprise G4S. »

Après le dépôt de l’offre de Garda pour G4S en septembre, Stéphan Crétier avait affirmé que G4S avait « besoin d’un propriétaire, et non pas d’un gestionnaire ». « GardaWorld possède 25 années d’expérience dans le secteur, et nous savons comment améliorer et transformer cette entreprise. Nous allons redresser G4S », avait-il ajouté.

Stéphan Crétier précisait qu’une combinaison de Garda et de G4S est un élément « important » de la stratégie visant à créer un « leader mondial dans l’industrie des services de sécurité ».

Ce projet d’acquisition en est un colossal pour Garda. G4S, dont les actions sont inscrites à la Bourse de Londres, offre des services de sécurité dans 85 pays. L’entreprise compte près de 533 000 employés et son chiffre d’affaires a atteint 13 milliards de dollars l’an dernier (en hausse de 5 % sur un an).

À titre de comparaison, Garda emploie 102 000 professionnels dans une cinquantaine de pays et a généré un chiffre d’affaires de 3,5 milliards au cours de son dernier exercice financier, en hausse de 18 % sur un an.

Dans une lettre datée du 31 août envoyée aux dirigeants de G4S, la direction de Garda souligne que malgré les efforts des dirigeants, la performance ne répond pas aux attentes. Il est par exemple souligné que les marges bénéficiaires de G4S sont demeurées stables depuis six ans même si de « considérables » investissements ont été réalisés pour restructurer l’entreprise.

Une réputation discutable

La lettre note également qu’il y a eu une « foule » de problèmes juridiques, réglementaires et touchant des clients qui ont entaché la réputation de G4S, en plus de coûter « beaucoup » d’argent. Une récente enquête de USA Today a notamment révélé que les filiales américaines de G4S avaient recruté au moins 300 employés au profil douteux, certains avec des condamnations, des allégations de violence et des expériences antérieures dans la police qui se sont terminées dans la disgrâce (viols, agressions, etc.).

La réputation de Garda n’est pas sans tache non plus. Le mois dernier, une enquête du Tampa Bay Times indiquait que Garda aurait perdu la trace de 9 millions de dollars confiés par de grandes banques, ce que Garda aurait tenté de camoufler.

Depuis l’automne dernier, GardaWorld est détenue à 51 % par le fonds privé britannique BC Partners et à 49 % par Stéphan Crétier et des membres de l’équipe de direction.

La Caisse a quant à elle investi au moins 1,5 milliard dans Allied en 2019 pour en faire un de ses principaux placements privés.

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