La Caisse de dépôt et placement du Québec a investi une fortune dans la sécurité privée, un domaine non sans dangers. Et elle a choisi une entreprise américaine surendettée, concurrente de la québécoise GardaWorld. Le rendement espéré vaut-il les risques encourus ?

André Dubuc André Dubuc
La Presse

Attention, risques devant

La Caisse de dépôt et placement du Québec a récemment investi une fortune dans le domaine de la sécurité privée. L’institution a jeté son dévolu sur une firme qui fait maintenant l’objet d’une poursuite à Denver après qu’un Noir eut été passé à tabac par quatre agents de sécurité. « Ça fait partie des risques », rétorque la Caisse.

La Caisse est devenue en février 2019 l’actionnaire principal d’Allied Universal, la plus grande société américaine de services de sécurité, avec ses 8 milliards US de revenus annuels. Elle y a investi au bas mot 1,5 milliard, et probablement plus, durant l’année 2019, au point que c’est devenu l’un des principaux placements privés de l’institution. Ce faisant, le bas de laine des Québécois mise sur un concurrent direct de GardaWorld, qui emploie 1100 personnes à Montréal, où se trouve son siège social mondial.

Pour François Meloche, directeur chez Æquo, firme de services en engagement actionnarial, les risques extrafinanciers sont bien réels en sécurité privée.

Par exemple, le Fonds de pension du gouvernement norvégien, un modèle en matière d’investissement éthique, a exclu la firme de sécurité G4S de son univers de placements en novembre 2019, en raison de violations graves des droits de la personne. La liste noire porte principalement sur des sociétés cotées en Bourse. Allied et GardaWorld, à capital fermé, n’y figurent pas.

Pour sa part, la Caisse dit aimer le secteur de la sécurité privée parce que « c’est un marché important, fragmenté et qui permet des consolidations intéressantes, explique-t-elle à La Presse. De plus, c’est un modèle d’affaires qui est résilient à travers les différents cycles de l’économie ».

Pourtant, l’industrie de la sécurité privée n’a pas toujours bonne presse.

Garda, par exemple, avait assuré la sécurité du fils de l’ancien chef d’État libyen Mouammar Kadhafi quand il était venu au Canada aux frais de SNC-Lavalin. Un reportage du Tampa Bay Times publié en mars dernier a aussi mis en lumière l’entretien inadéquat des camions de transport de valeurs de Garda aux États-Unis, impliqués dans plusieurs accidents, de même que la formation insuffisante d’agents placés au volant.

Une vaste enquête du USA Today a récemment révélé que les filiales américaines de l’entreprise britannique G4S avaient recruté au moins 300 employés au profil douteux, certains avec des condamnations, des allégations de violence et des expériences antérieures dans la police qui se sont terminées dans la disgrâce. Il était question de viols, d’agressions et de coups de feu tirés sur des personnes – y compris pendant leur service.

Dans le cas d’Allied, l’émission This American Life, prix Pulitzer en 2020 pour un autre sujet, a exposé les pratiques sexistes et racistes qui sont tolérées dans l’équipe d’Allied à l’aéroport JFK dans un reportage diffusé à la radio publique américaine le 25 mai 2018.

L’émission a relevé 11 poursuites contre Allied à JFK pour pratiques discriminatoires, poursuites qu’Allied a réglées à l’amiable en échange du silence des plaignantes dans la majorité des cas. Quand l’histoire a transpiré dans les médias, l’aéroport, client d’Allied, s’est fâché. Allied a alors sorti son équipe de dirigeants de JFK. Ces personnes, pour la plupart, ont été réaffectées à d’autres contrats.

Dérapages

Le modèle d’affaires d’Allied Universal repose en partie sur sa taille et son rayonnement géographique, qui lui permettent de gagner des contrats d’envergure nationale à un tarif concurrentiel.

Aux États-Unis, elle offre notamment des services de gardiens armés pour les institutions, les complexes résidentiels, les compagnies de transport. Ces gardes gagnent souvent autour du salaire minimum.

L’entreprise, qui emploie 200 000 personnes, n’est pas à l’abri des dérapages.

Au petit matin du 20 avril 2018, Raverro Stinnett, 49 ans à l’époque, attend son train pour rentrer chez lui à Denver. Les gardiens de la sécurité de la gare, des contractuels de la société d’Allied, le prennent à partie, lui reprochant de flâner. Ils le passent à tabac dans une toilette publique. Les agresseurs seront accusés : trois plaideront coupable, le quatrième collabore à l’enquête policière. Tous ont été congédiés après le dépôt des accusations. Allied s’est excusée publiquement du comportement inacceptable de ses quatre agents. Elle a dit que ça ne reflétait en rien le professionnalisme attendu de son personnel.

> Lisez le texte du Denver Post

PHOTO FOURNIE PAR LE CABINET D’AVOCATS RATHOD | QUSAIR MOHAMEDBHAI

Photo de Raverro Stinnett, 49 ans, prise ici une semaine après qu’il a été passé à tabac dans une gare de Denver par des contractuels de la société Allied. Cette photo a été déposée en preuve par la firme d’avocats représentant M. Stinnett dans une poursuite contre Allied.

La victime, qui a gardé des séquelles de l’agression, a déposé une poursuite au civil en avril 2020 contre la société de transport et Allied.

Dans sa requête, la victime allègue que les agents d’Allied au service de la commission de transport de Denver (Regional Transportation District-RTD) sont peu ou pas formés. Pour appuyer ses dires, elle renvoie au libellé de l’interrogatoire de police de James Hunter, l’un des agents armés d’Allied impliqués dans l’agression. Les allégations de la poursuite n’ont pas été prouvées en cour.

Shontel Lewis, administratrice de la RTD, a demandé le 9 juin l’annulation pure et simple du contrat d’Allied, d’une valeur approximative de 16 millions US par an. Elle entend la soumettre au vote dans quelques semaines.

Allied se défend

Dans sa défense produite le 15 juin, la firme de sécurité privée dont la Caisse est l’actionnaire principal demande au juge de rejeter la cause d’emblée parce qu’il n’y a rien dans la poursuite qui tend à démontrer que l’attaque ait été motivée par le racisme. Allied relève, par exemple, que les agresseurs n’ont pas proféré d’insultes racistes avant de rouer de coups M. Stinnett.

Elle soutient en outre qu’elle ne peut être tenue responsable du comportement déviant de ses agents.

Quand nous voyons Allied refuser d’assumer ses responsabilités pour les actes commis par ses propres employés et se montrer indifférente aux manifestations de racisme, selon nous, une caisse de retraite a mieux à faire que d’investir dans une entreprise pour laquelle rien n’a d’importance, sauf l’argent.

Qusair Mohamedbhai, procureur de M. Stinnett, que La Presse a joint à Denver

Rien ne prouve que le géant américain a une réputation pire que ses concurrents en sécurité privée. Le cas de Denver n’est néanmoins pas unique.

En 2016, une vidéo de surveillance a montré un sans-abri molesté par un employé d’Allied ; la victime et trois itinérants ont poursuivi au civil l’entreprise en mars 2017, a rapporté le Boston Globe.

Ça fait partie des risques, dit la Caisse

Dans un courriel, la Caisse dit que l’agression de Denver « fait partie des risques liés à cette industrie ».

Aux yeux des dirigeants de l’institution québécoise, les cas notés par La Presse constituent des exceptions. « Toutefois, chaque exception est inacceptable et à titre d’investisseur institutionnel important dans l’entreprise, nous insistons pour que les gestes inacceptables soient sanctionnés.

« Avant de faire un investissement, la Caisse fait une revue diligente et suit ses processus d’investissement habituels et rigoureux et Allied Universal répond aux exigences de la Caisse. »

Au chapitre de la formation des agents, la Caisse souligne que « les programmes de formation exhaustifs d’Allied Universal ont remporté plusieurs prix au fil des ans, dont le prix Top 125 pour l’excellence en matière de formation de Training Magazine ».

« Allied Universal s’est depuis longtemps engagée à offrir un milieu de travail où la discrimination et le harcèlement sous toutes leurs formes ne sont pas tolérés. L’entreprise offre également une ligne éthique anonyme (Allied Universal Ethics Hotline). »

L’entreprise a récemment rehaussé et relancé ses « Global Code of Ethics and Business Conduct Guidelines ».

Pour François Meloche, expert des risques extrafinanciers, il faut redoubler de vigilance.

Avant d’investir en sécurité privée, un investisseur institutionnel doit faire une vérification préalable à l’achat (due diligence). Est-ce que la firme de sécurité adhère aux Principes volontaires sur la sécurité et les droits de l’homme, par exemple ? Sinon, je m’attendrais à ce que l’institutionnel exige qu’elle y adhère.

François Meloche, expert des risques extrafinanciers, dans un entretien avec La Presse

Parmi les principes figurent l’emploi du personnel qualifié et professionnel, la divulgation publique de tout incident impliquant ses membres et la vérification par un tiers indépendant du respect des politiques de bonne conduite.

Ces principes sont mis de l’avant par des organisations non gouvernementales regroupées sous l’Agence de la démocratie, des droits de l’homme et du travail, de Washington.

La Caisse soutient que les principes volontaires s’appliquent aux entreprises qui évoluent dans le secteur des ressources naturelles et de l’énergie, ce qui n’est pas le cas d’Allied Universal.

Allied n’est pas membre non plus de l’Association du Code de conduite international des entreprises de sécurité privées (ICOCA). Cette association regroupe firmes de sécurité, gouvernements et organisations non gouvernementales, et promeut « la fourniture responsable de services de sécurité ainsi que le respect des droits de l’homme ». GardaWorld, par exemple, détient une certification de l’ICOCA.

Interrogée à ce sujet, la Caisse insiste sur le fait que « Allied respecte les standards internationaux les plus élevés en matière de droits de la personne », mais ne dit pas mot sur le Code de conduite international.

L’institution souligne que depuis 24 ans, Allied Universal est membre d’ASIS International, « la plus importante association de promotion de la sécurité dans le monde engagée à faire évoluer le secteur ». ASIS est un regroupement de professionnels de l’industrie qui émet des certifications à ses membres.

La Caisse mentionne aussi qu’Allied joue un rôle actif au sein de quatre autres organismes : une association d’entreprises du secteur (National Association of Security Companies), un organisme d’échange de renseignements avec le département d’État américain (Overseas Security Advisory Council) – et une fondation associée – de même qu’une association de dirigeants en sécurité (International Security Management Association).

Une entreprise lourdement endettée

Numéro un dans les services de sécurité privée aux États-Unis, Allied a la réputation de multiplier les acquisitions au prix d’un lourd endettement et de marges bénéficiaires faibles. Pourquoi la Caisse de dépôt et placement a-t-elle choisi cette entreprise, par ailleurs concurrente de la québécoise GardaWorld ?

Selon un rapport de la firme de notation Moody’s, le ratio d’endettement d’Allied est élevé. Il correspond à sept fois son bénéfice d’exploitation (1).

Les liquidités dégagées de l’exploitation (2) ont été négatives en 2019 et seront faibles en 2020, prévient Moody’s. Sa marge bénéficiaire brute est de 12 %, alors que celles de ses concurrents Securitas et G4S s’élèvent à 16 et 17 %.

« La cote de crédit d’Allied, explique la firme dans son rapport, est le reflet de ses faibles marges d’exploitation par rapport aux autres sociétés de services et l’on s’attend à ce que les marges d’exploitation demeurent sous pression en raison de l’inflation et d’une tendance, au chapitre des revenus, à décrocher des contrats volumineux, mais à marges plus faibles. »

Moody’s attribue à Allied la cote B3, soit six rangs sous le dernier niveau donnant droit à une cote de catégorie investissement (Baaa3), qu’utilisent habituellement les fonds de retraite comme barème.

« On ne comprend pas la stratégie poursuivie par la Caisse, d’autant que l’investissement est costaud, que sa rentabilité paraît faible et que le risque de crédit est élevé, dit Robert Pouliot, expert-conseil dans des causes de risque fiduciaire et chargé de cours à l’UQAM. Il serait important que la Caisse s’explique publiquement », dit celui qui siège au conseil de la Fondation canadienne pour l’avancement des droits des investisseurs (FAIR Canada).

« Il s’agit d’une entreprise de sécurité performante qui met beaucoup l’accent sur les nouvelles technologies, répond la Caisse. Cet investissement a été analysé en profondeur par nos équipes, approuvé par les différents comités d’investissement parce qu’il correspond à nos critères, notamment en termes de rendement-risque et de diversification de nos investissements. »

Un investissement beaucoup plus gros qu’annoncé

L’arrivée de la Caisse au capital d’Allied n’a pas fait de vagues en février 2019. Pour cause, le communiqué officiel parlait d’un investissement de 400 millions US, ce qui n’est pas hors norme pour l’institution qui dispose d’un actif net de 340 milliards. Or voilà qu’on apprend que l’injection de la Caisse est trois fois plus importante, au minimum.

De fait, dans son rapport annuel déposé au début du mois, la Caisse classe cet investissement dans la catégorie des plus importants placements privés de l’institution, ceux de 1,5 milliard et plus. Au moment de la transaction, Allied était valorisée à 7 milliards US, dette et capital-actions réunis, et la Caisse détient 41,5 % des actions, selon le rapport annuel.

Pour justifier cet écart, la Caisse fait valoir aujourd’hui que ses partenaires ne souhaitaient pas divulguer le plein montant de l’investissement à l’époque. De plus, la transaction s’est faite en plusieurs étapes.

« Au moment de la signature de cette transaction en février 2019, il était prévu que la Caisse investisse 400 millions US en nouvelles actions et fasse également l’acquisition d’actions existantes auprès d’actionnaires. Voilà ce qui explique la différence constatée au rapport annuel 2019. »

Autre élément surprenant, la hauteur de la prise de participation à 41,5 % dépasse la limite de 30 % fixée par l’article 32 de la Loi sur la Caisse de dépôt et placement du Québec. L’institution rétorque dans un courriel que la loi est respectée parce que des exceptions sont prévues à la règle des 30 %, sujettes à une limite de temps de cinq ans, et à ce qu’elles soient documentées au Comité de vérification de la Caisse.

En date du 31 décembre 2019, la Caisse détenait environ une douzaine de placements qui excédaient la limite de 30 % pour une valeur marchande totale de 3,9 milliards représentant 5 % de la valeur marchande de l’actif net du portefeuille de placements privés et infrastructures de l’institution.

Depuis le début de 2020, la participation dans Allied a diminué à 35 %, précise la Caisse.

Pourquoi investir dans le concurrent d’un fleuron québécois ?

Si la sécurité privée est un domaine que la Caisse regarde d’un œil favorable, pourquoi dans ce cas ne pas miser sur une entreprise aux racines québécoises comme GardaWorld avec son chiffre d’affaires de plus de 3 milliards ?

L’imposant placement privé de la Caisse chez Allied en a laissé plus d’un bouche bée chez Garda, a confié un cadre de l’entreprise qui n’est pas autorisé à s’exprimer publiquement.

L’un des mandats de la société créée par le gouvernement de Jean Lesage est de contribuer au développement de l’économie québécoise. La pertinence du double mandat a été réitérée par le nouveau patron de la Caisse, Charles Emond.

C’est comme si la Caisse investissait 1 milliard et plus dans la chaîne de dépanneurs 7-Eleven, pour lutter contre Alimentation Couche-Tard, succès mondial de l’entrepreneur Alain Bouchard.

« La Caisse se doit d’investir dans les entreprises québécoises qui contribuent au développement économique du Québec et à son rendement, croit Luc Bernier, titulaire de la Chaire Jarislowsky sur la gestion dans le secteur public de l’Université d’Ottawa. La Caisse pourrait toutefois justifier l’investissement, au nom du rendement, dans une entreprise étrangère en concurrence avec une société québécoise. » Selon M. Bernier, elle pourrait devoir le faire lors de sa comparution annuelle en commission parlementaire.

Administrateur de GardaWorld, le gestionnaire de portefeuille Jean-Luc Landry a confirmé qu’Allied entrait en concurrence directe avec GardaWorld. Prudent dans ce qu’il pouvait rapporter publiquement, M. Landry a insisté sur les relations cordiales qui existent entre la Caisse et Garda. Il a aussi plaidé les bons côtés de la sécurité privée à des fins d’investissement. « L’industrie est résiliente, en croissance modérée et elle génère de bonnes liquidités », a-t-il résumé.

Le PDG de GardaWorld, Stéphan Crétier, a refusé de répondre à nos questions.

La Caisse affirme qu’elle a appuyé Garda tout au long de son développement, de 2006 jusqu’après 2018. Elle détenait un peu moins de 300 millions en obligations de GardaWorld fin 2018, mais n’en possédait plus fin 2019.

L’institution explique qu’il lui arrive de financer deux entreprises, une québécoise et une non québécoise, dans le même secteur d’activité. Elle donne l’exemple de Boralex et de l’américaine Invenergy Renewables, deux sociétés dans l’énergie éolienne, et celui d’Énergir et de la belge Fluxys, dans le gaz naturel.

(1) Son ratio dette/BAIIA (bénéfice avant intérêts, impôts et amortissement) est autour de sept fois à la fin de 2019, indique un rapport de la firme de notation Moody’s.

(2) Les flux de trésorerie disponibles en provenance de l’exploitation (free cashflow) ont été négatifs en 2019 et seront faibles en 2020, prévient Moody’s.

Une décision prise à Londres

La Caisse confirme que l’investissement dans Allied a été piloté par l’équipe des placements privés hors Québec menée à Londres par Stéphane Etroy, cadre de haut niveau qui était payé à prix d’or, plus que quiconque à la Caisse en 2018, y compris le grand patron, Michael Sabia. M. Etroy, qui a été au service de la Caisse de 2015 à 2019, a toujours travaillé de Londres. Il a quitté son poste en novembre dernier. Sous son règne, des postes décisionnels de la division des placements privés ont été transférés de Montréal à la City, une situation qui avait créé du mécontentement à l’interne. En avril dernier, Macky Tall, numéro deux de la Caisse, a hérité de la direction des placements privés. Le Malien d’origine travaille de Montréal.