Frédéric Lalonde, PDG de Hopper

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Au début de l’année, la société techno Hopper avait résolument le vent dans les voiles. Valorisée à 1 milliard de dollars, l’entreprise qui a mis au point une application téléchargée par 50 millions d’usagers pour réserver des billets d’avion au meilleur prix venait d’enregistrer une croissance de 375 %. Malgré l’effondrement du transport aérien, Hopper prévoit tout de même enregistrer une croissance de 100 % de ses revenus en 2020. « Parce qu’on a fait des choix qui nous permettent de durer », expose son PDG, Frédéric Lalonde.

En 2019, 90 % des transactions de Hopper étaient liées à la réservation de billets d’avion et 10 % à la réservation de chambres d’hôtel. Comment vous êtes-vous repensé pour faire face à l’effondrement du marché du transport aérien ?

Oui, c’est vrai qu’au mois d’avril, le marché international s’est effondré. Ç’a été un choc, mais le marché aérien intérieur aux États-Unis s’est passablement redressé et fonctionne aujourd’hui à 45-50 % de ses capacités d’avant la pandémie, mais nos parts de marché sont passées de 1 à 1,5 % à 5-6 % aujourd’hui sur le marché américain.

On a enregistré un premier trimestre explosif avec une croissance de 600 % de nos transactions. Lorsque le marché est tombé en avril, on a fait des mises à pied et on a réduit nos dépenses, mais on a surtout diversifié nos revenus en misant sur de nouveaux produits financiers de protection pour nos clients avec lesquels on réalise de meilleures marges.

Aujourd’hui, plus de 75 % de nos revenus ne proviennent plus de la vente de billets d’avion, mais des nouveaux produits qu’on a poussés.

Vous avez donc développé des produits d’assurance qui protègent les voyageurs dans certaines situations ?

Ce ne sont pas des produits d’assurance en tant que tel, mais des produits financiers de protection. On est un peu devenus une fintech [entreprise de technologie financière] qui offre plusieurs types de solutions de protection pour les voyageurs, des solutions très utiles en cette période d’insécurité et d’incertitude.

Les voyages internationaux sont encore rares, mais ceux qui doivent voyager peuvent obtenir une garantie d’obtenir une interconnexion même s’ils ratent leur vol. Plutôt que d’attendre une journée pour avoir un nouveau vol, on leur garantit d’obtenir une place dans l’heure suivante avec une autre compagnie aérienne.

Est-ce que ces nouveaux produits existaient avant la pandémie ou les avez-vous développés tout récemment, en réponse à la crise ?

On a lancé nos produits financiers de protection en 2018, mais déjà, au premier trimestre de 2020, avant la pandémie, ils représentaient 60 % de nos revenus parce qu’ils génèrent de bien plus grandes marges de commission.

Au mois d’avril, lorsque le trafic aérien est tombé à zéro, ils représentaient plus de 90 % de nos revenus. Aujourd’hui, c’est 75 %.

Si les revenus de nouveaux produits sont devenus importants, c’est parce que ceux liés aux réservations de billets d’avion ont chuté de façon aussi importante ?

Oui, les réservations de billets d’avion ont chuté, mais les produits de protection ont augmenté parce que la pandémie a généré de l’incertitude dans le marché. Le nombre d’annulations de vols explose tout comme les probabilités d’être malade évoluent sans cesse. Nos clients veulent se prémunir contre l’incertitude.

Avez-vous les capacités financières pour assurer le risque que vous prenez de garantir le remboursement d’un vol manqué ou d’une interconnexion ?

On avait beaucoup de liquidités avant que la pandémie ne frappe et on a réussi à compléter un nouveau financement de 70 millions au début du mois d’avril, au plus fort de la crise.

Nos actionnaires importants, comme la Caisse de dépôt et OMERS, y ont participé, mais la BDC et Investissement Québec sont revenus de façon agressive dans ce dernier financement.

On ne l’a pas publicisé à l’époque parce que ce n’était pas le temps. On venait de faire des mises à pied et beaucoup d’entreprises cherchaient des capitaux.

Nous, on avait déjà planifié cette nouvelle ronde de financement, mais elle a été revue à la baisse à cause de la crise. On aurait pu obtenir le double de fonds, mais on estime avoir été tout de même privilégiés d’obtenir ce qu’on a eu.

En 2019, vous avez réalisé pour plus de 1 milliard de réservations de billets d’avion. Vous n’arriverez jamais à réaliser pareille performance en 2020 ?

Non, c’est tout à fait impossible. Au cours du premier trimestre, avant la pandémie, on s’alignait pour réaliser plus de 2 milliards de transactions sur les réservations.

Malgré la diversification de nos activités, on va réaliser moins de 1 milliard de transactions, mais on va hausser nos revenus par rapport à 2019 parce qu’on réalise des marges beaucoup plus importantes par transaction.

Les marges sur une réservation de siège sont beaucoup plus petites que ce que l’on va obtenir sur un produit de protection contre l’annulation d’un vol, qui peut rapporter jusqu’à 10 $.

Vous espériez réaliser éventuellement un premier appel public à l’épargne, comme vient de le faire de façon spectaculaire la société Nuvei. Est-ce que la pandémie et les conditions de l’industrie du transport aérien vont reporter cette éventualité à beaucoup plus tard ?

Je ne suis pas un « fan » des appels publics à l’épargne précipités. Je crois à la discipline et à l’opportunité d’aller solliciter le marché au bon moment comme l’a fait Shopify de façon admirable.

On a des actionnaires québécois et canadiens qui sont patients et qui veulent nous accompagner dans notre développement. Devenir une société ouverte et ne pas répondre aux attentes du marché peut rapidement devenir problématique.

Malgré la crise, on pense qu’on va devenir profitables ou opérer à perte zéro dès 2021. Chaque mois, on augmente nos revenus propres et dès que les frontières internationales vont rouvrir, les choses vont aller plus vite. On n’est pas pressés, on a des liquidités pour des années encore, on poursuit notre développement et notre croissance.