Couche-Tard a perdu le sprint de la course dans laquelle elle s’était engagée contre son principal concurrent américain, 7-Eleven, pour faire l’acquisition des 3900 dépanneurs et stations-service Speedway mis en vente par Marathon Petroleum Corp. La chaîne 7-Eleven renforcera peut-être son rang de premier acteur aux États-Unis, mais Couche-Tard reste bien en selle pour poursuivre la consolidation mondiale du marché des dépanneurs.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Le conglomérat japonais Seven & i Holdings a remporté dimanche la course aux enchères pour mettre la main sur la chaîne de 3900 magasins et stations-service Speedway, qui appartenaient à Marathon Petroleum Corp, pétrolière qui exploite le plus important parc de raffineries aux États-Unis.

Mais le groupe nippon, déjà propriétaire de la chaîne de dépanneurs 7-Eleven, avec ses 8500 dépanneurs et stations-service aux États-Unis, a payé le gros prix pour remporter la mise, soit 21 milliards US.

PHOTO KEITH SRAKOCIC, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Lundi, les analystes financiers qui suivent à la trace les activités de Couche-Tard étaient unanimes pour affirmer que le prix payé par Seven & i Holdings était déraisonnable et n’aurait pas été viable pour Couche-Tard.

Lundi, les analystes financiers qui suivent à la trace les activités de Couche-Tard étaient unanimes pour affirmer que le prix payé par Seven & i Holdings était déraisonnable et n’aurait pas été viable pour Couche-Tard.

Les analystes ont convenu que le prix cible de 18 milliards US que Couche-Tard aurait été prêt à payer était supportable pour le groupe québécois à la condition que Couche-Tard vende quelque 1500 magasins pour réduire d’un autre 4 à 5 milliards la facture finale de la transaction.

Quand on jette un coup d’œil sur les dernières transactions qu’a réalisées — ou non — Couche-Tard, on voit bien que les sommes proposées sont toujours restées relativement modestes. Avec les années, le groupe québécois a payé plus cher ses acquisitions parce qu’il a lui-même contribué à valoriser l’ensemble des activités du secteur des dépanneurs.

Si on transpose les sommes payées au nombre de magasins achetés, on comprend qu’à 21 milliards US, Couche-Tard aurait payé plus de 5 millions US par station-service Speedway, contre 2,2 millions US lors de l’acquisition de CST Brands, en 2016, ou 3,5 millions US pour l’offre d’achat de l’australienne Caltex.

Bref, Couche-Tard a de nouveau fait preuve de sa légendaire discipline en ne surenchérissant pas de façon démesurée pour acquérir un bien qu’elle convoitait et dont l’acquisition lui aurait permis de prendre le premier rang dans le marché des dépanneurs aux États-Unis.

Transaction ratée, transaction réalisée

L’acquisition des stations-service Speedway aurait permis à Couche-Tard, déjà deuxième exploitant aux États-Unis, avec ses 7300 dépanneurs américains, de ravir le premier rang à 7-Eleven, qui pourra désormais compter sur une force de frappe de plus de 12 000 dépanneurs en sol américain.

En versant 21 milliards US, Seven & i Holdings accepte de débourser une somme équivalant à 14 fois les profits avant impôts, intérêts et amortissements des dépanneurs Speedway, alors que Couche-Tard n’a jamais réalisé une acquisition à un ratio supérieur à 12 fois les profits.

L’entreprise nippone allègue également être en mesure de réaliser des économies de synergie de près de 500 millions par année et de réaliser aussi des gains fiscaux qui réduiraient la facture d’un autre 3 milliards. Enfin, le groupe devra vendre plusieurs centaines de stations-service dans les marchés où elle exploite déjà des dépanneurs 7-Eleven, et on peut présumer que Couche-Tard pourra mettre la main sur plusieurs d’entre elles.

La vérité est que le groupe Seven & i Holdings tenait à tout prix à mettre la main sur le réseau Speedway.

Le PDG japonais du conglomérat a fait savoir dimanche qu’il s’agissait d’une transaction qui se présente une fois par millénaire, alors que le PDG américain de 7-Eleven a déclaré sans ambages qu’il fallait surtout ne pas laisser le champ libre à ses concurrents — nommément Couche-Tard — de venir occuper le territoire…

Mais comme le disent les Américains : « You miss a deal, you get a deal ». Une transaction avortée ouvre la voie pour en réaliser une autre et, de l’avis des analystes financiers, la parenthèse Speedway maintenant fermée, cela permet à la direction de Couche-Tard de réactualiser la transaction mise sur la glace avec le groupe australien Caltex.

Couche-Tard avait amorcé les négociations et déposé une première offre l’an dernier en vue d’acquérir le groupe Caltex, qui exploite un réseau de 2000 dépanneurs et stations-service en Australie. En février dernier, le groupe québécois a bonifié sa première proposition en déposant une nouvelle offre qui valorise la transaction à 7,5 milliards US, en tenant compte de la dette du groupe australien.

Les négociations entre les deux groupes ont été suspendues au mois d’avril en raison de la pandémie et de la possible acquisition de Speedway. Speedway n’est plus dans le portrait, mais la pandémie, elle, est redevenue d’actualité en Australie, où de nouvelles éclosions du virus ont forcé les autorités à organiser un nouveau cloisonnement, notamment à Melbourne, deuxième ville du pays.

Au cours des 40 dernières années, la direction de Couche-Tard a maintes fois démontré dans les moments difficiles son opiniâtreté. Elle pourrait très bien le faire de nouveau et réaliser une transaction afin de poursuivre le mouvement de consolidation mondiale dans lequel elle s’est résolument engagée.