Mon père disait toujours que s’il avait suivi la Bourse d’aussi près que le cours de la tomate en boîte en épluchant les cahiers publicitaires des épiceries, peut-être qu’il n’aurait rapidement plus eu besoin de s’inquiéter de la fluctuation des prix de la tomate en boîte.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Moi, je me dis la même chose quand je regarde le temps que je passe plongée dans des sites comme Vestiaire Collective ou The RealReal, où je peux me perdre pendant des heures à analyser ce qui s’y passe.

De quoi s’agit-il ? De plateformes de revente d’articles d’occasion. Des vêtements, des chaussures, des sacs à main, des bijoux. Surtout de la mode. Mais aussi des meubles, des œuvres, des objets. J’ai vu un jour sur The RealReal une photo de Cindy Sherman à prix dérisoire que je regrette encore, bien sûr.

Qu’ont-ils de différent par rapport à eBay et autres Kijiji ? Leur esprit, leur marketing, mais surtout, un ingrédient crucial : l’authentification.

On vous garantit que si vous achetez un sac Gucci ou un imper Burberry, à bas prix car de seconde main, c’est néanmoins un vrai de vrai.

Pour la magasineuse compulsive qui gère mal ses contradictions écologiques, faire du lèche-écran sur de tels sites est un compromis hautement tolérable. Une cravate Gucci quasi neuve à 25 $ ? Un pantalon Chanel à 70 $ ? Si on cherche, on trouve. Avouez qu’il y a de quoi fouiner.

Je ne suis pas la seule à m’éclater sur ces sites.

Vestiaire Collective compte 11 millions de personnes dans sa vaste communauté et a vu ses transactions augmenter de 100 % depuis le début de la pandémie. Et mardi, on a appris que le géant Kering, le grand groupe de luxe qui possède plusieurs des marques revendues sur Vestiaire, comme Gucci, Yves Saint Laurent, Bottega Veneta, Balenciaga ou Alexander McQueen, prenait une participation de 5 % dans la société. Celle-ci compte déjà plusieurs investisseurs majeurs comme l’homme d’affaires allemand Max Bittner – qui en est devenu le président –, la banque d’investissement française BPI, Condé Nast, Eurazeo et Fidelity International, entre autres.

L’entreprise vaut maintenant plus de 1 milliard de dollars – et d’euros aussi – sur papier.

Suis-je surprise que le site décolle ainsi ?

Pas du tout.

D’abord, le magasinage en ligne n’a jamais autant eu la cote.

Et acheter du luxe d’occasion convient totalement au Zeitgeist.

Même si, ultimement, pour être réellement écolo et lutter contre les changements climatiques, il vaudrait mieux ne pas consommer du tout, ou ne consommer que le strict minimum, acheter des produits de qualité, mais d’occasion, ne vient pas loin derrière parmi les options logiques.

Fondé en 2009, Vestiaire Collective s’appelait au départ Vestiaire de copines et a été démarré par un groupe d’amis, dont Fanny Moizant et Sophie Hersan, qui ont commencé par demander aux gens de leur entourage s’ils voulaient mettre en vente certains articles de leur garde-robe.

À peine 12 ans plus tard, l’entreprise est officiellement une licorne, emploie plus de 300 personnes, fait des affaires en Europe, mais aussi en Amérique du Nord, et sa confondatrice Fanny Moizant est en train de développer le marché asiatique et australien, à partir de Hong Kong, tout en se préparant pour le Japon et la Corée du Sud l’an prochain.

En entrevue avec la chaîne française BFM Business, au moment de l’annonce de l’arrivée de Kering, elle a expliqué que la nouvelle injection de fonds dans l’entreprise – qui n’est pas encore rentable – servirait notamment à embaucher en techno, à développer les outils d’intelligence artificielle et à développer la mission du groupe qui est de faire de la mode un secteur circulaire.

En deuxième place, derrière le pétrole, parmi les industries les plus polluantes, le secteur du vêtement a en effet toute une réforme à mettre en place.

N’est-ce pas étrange qu’un groupe de luxe investisse dans un site qui lui fait concurrence en revendant ses propres produits moins cher ?

Pas du tout, a expliqué Mme Moizant. Kering est plutôt là pour entrer dans une roue qui devrait tourner en rond, pour revendre à l’infini, à des prix de plus en plus accessibles, des objets qui gardent leurs qualités tout en passant de main en main. Une meilleure option qu’aboutir dans un dépotoir, après avoir été à peine porté, comme c’est le cas de tant de vêtements de la fast fashion.

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Vestiaire n’est toutefois pas toute seule sur ce marché qui devient de plus en plus occupé. Aux États-Unis, The RealReal, qui fonctionne un peu différemment, mais s’adresse d’un océan à l’autre au même public avec le même genre de produits, est maintenant à la Bourse de New York et multiplie les boutiques qui ont pignon sur rue, de New York à San Francisco.

Plusieurs chaînes de grands magasins ont aussi décidé de participer à ce marché, de Selfridges à Londres jusqu’à Simons au Canada.

La revente authentifiée et certifiée cartonne.

Maintenant, la question que je me pose touche les autres secteurs de la vente au détail.

On sait qu’il y a depuis toujours des marchés florissants de revente pour les voitures, les meubles, l’art. Mais j’attends un Vestiaire ou un The RealReal sérieux et bien fait pour la vaisselle et les outils de cuisine, la literie, les vieux livres de cuisine – un secteur où on cesse trop rapidement la publication ! –, les meubles, les jouets. De la revente structurée, triée, gérée, qui se démarque des sites un peu « marchés aux puces » qui existent déjà.

Si je passais vraiment du temps à m’intéresser à la Bourse, plutôt qu’à chercher la parfaite paire de sandales pour l’été prochain, peut-être que je regarderais du côté de jeunes entreprises technos proposant de tels sites de revente nouvelle génération, post-eBay, pour consommateurs écoresponsables, mais pas encore totalement sevrés du plaisir de magasiner.