Nouvelles inquiétudes dans l’industrie aérienne alors que les mises à pied de contrôleurs pourraient ralentir la reprise et compromettre la sécurité aérienne au Canada, et que les grands transporteurs internationaux révisent leurs prévisions à la baisse pour 2021.

Antoine Trussart Antoine Trussart
La Presse

Depuis un an, Nav Canada, l’entreprise privée qui gère le trafic aérien au pays, a mis à pied 900 personnes, soit 17,5 % de sa main-d’œuvre. Cette perte d’expertise inquiète un expert et le syndicat des contrôleurs aériens, qui craignent pour la reprise des activités aériennes lorsque la crise de la COVID-19 s’estompera.

« Avec les mises à pied annoncées et les fermetures de tours de contrôle, on va perdre des effectifs et on pense que la sécurité sera affectée lorsque ça reprendra », commente Benoit Vachon, vice-président régional de l’Association canadienne du contrôle du trafic aérien (ACCTA). « On avait 2050 membres avant la pandémie et on est descendus autour de 1800. On va manquer de personnel. »

Parmi les personnes mises à pied, on retrouve la quasi-totalité des contrôleurs aériens en formation chez Nav Canada, qui est le seul endroit au pays qui offre la formation spécialisée pour devenir contrôleur. La formation dure de deux à trois ans avant qu’un contrôleur aérien puisse être complètement autonome, explique l’ACCTA.

« Ils sont en train d’hypothéquer l’avenir pour essayer de faire arriver la comptabilité pendant la crise », explique Mehran Ebrahimi, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

Avant la pandémie, il y avait déjà une pénurie de main-d’œuvre, de sorte que les contrôleurs aériens devaient régulièrement faire des heures supplémentaires.

Le système fonctionne déjà avec du temps supplémentaire, comme pour les infirmières. Il y a un enjeu de fatigue au niveau des contrôleurs aériens.

Benoit Vachon, vice-président régional de l’Association canadienne du contrôle du trafic aérien

Mehran Ebrahimi craint que la charge de travail des contrôleurs ne soit augmentée à la reprise et que le temps ne manque pour former de nouveaux candidats, ce qui pourrait potentiellement mener à plus d’accidents, selon lui.

« Quand on fait l’analyse des accidents aériens, un élément important, c’est l’état général du pilote et du contrôleur, explique M. Ebrahimi. Comme on ne peut pas faire travailler les mêmes contrôleurs de plus en plus longtemps, à la reprise, soit on aura des contrôleurs fatigués ou soit on aura des contrôleurs formés à la hâte. »

11 mises à pied au Québec

Au Québec, 11 contrôleurs du Centre de contrôle aérien de Montréal seront mis à pied. Ce centre gère l’espace aérien au-dessus du Québec et d’une partie de l’Ontario et du Nunavut. Huit contrôleurs de la tour de l’aéroport de Saint-Jean-sur-Richelieu ont également reçu un avis de mise à pied en janvier. Les tours de contrôle des aéroports de Dorval et Mirabel ne sont pas touchées par ces coupes.

« Nav Canada n’oserait jamais prendre de décisions pouvant compromettre la sécurité. Toute allégation voulant que Nav Canada puisse faire quoi que ce soit pour compromettre la sécurité par suite de changements à la prestation de ses services contredit totalement les valeurs fondamentales de la Société », a commenté par courriel Brian Boudreau, gestionnaire des relations avec les médias de l’entreprise.

« Toutes les décisions prises à Nav Canada le sont dans une optique à long terme, dans le but de préserver la viabilité de la Société et l’intégrité du système de navigation aérienne au nom de tous les Canadiens », a-t-il ajouté.

Nav Canada a été créée en 1996 lors de la privatisation des services de contrôle aériens, alors assurés par Transports Canada. Nav Canada est une entreprise à but non lucratif sans capital-actions. Elle se finance en exigeant des redevances aux transporteurs aériens qui utilisent l’espace aérien du Canada. Elle a dû augmenter ses tarifs de près de 30 % l’été dernier.

Les grands transporteurs revoient leurs prévisions à la baisse

La reprise tant attendue du transport aérien pourrait très bien se faire attendre plus longtemps que prévu, selon l’Association internationale du transport aérien (AITA) qui a publié mercredi ses prévisions pour l’année 2021.

Dans son rapport, l’organisation, qui regroupe 290 compagnies aériennes internationales, prédit que ses membres continueront à brûler des liquidités pendant toute l’année qui vient. En 2021, l’industrie dans son ensemble pourrait perdre de 94 à 119 milliards de dollars canadiens, plutôt que les 60 milliards estimés en novembre dernier, avant de retrouver le chemin de la rentabilité au plus tôt en 2022.

« Si les gouvernements ne sont pas capables d’ouvrir les frontières, nous leur demanderons d’ouvrir leurs portefeuilles et de nous offrir du support financier afin que les compagnies aériennes survivent », a commenté Alexandre de Juniac, PDG de l’AITA, dans un communiqué mercredi.

Le groupe met l’accent sur le besoin de planification commune entre les compagnies aériennes et les gouvernements, ainsi que sur la mise en place de normes internationalement reconnues quant à l’évaluation de l’état de santé et du carnet de vaccination des passagers.

La fermeture de la tour de Saint-Jean-sur-Richelieu pourrait créer des nuisances

Selon Benoit Vachon, du syndicat des contrôleurs aériens, la fermeture de la tour de contrôle de l’aéroport de Saint-Jean-sur-Richelieu pourrait mener à plus de nuisances pour la population de la ville de la Montérégie. Les contrôleurs aériens décident des trajets des avions en approche et essaient généralement d’éviter que les appareils volent trop souvent au-dessus de quartiers résidentiels avoisinants. Dans un aéroport non contrôlé, ce sont les pilotes eux-mêmes qui décident de leur trajectoire d’approche, sans égard pour la quiétude des habitants.

La fermeture de la tour mettrait en danger les pilotes qui doivent se poser sur l’une des trois pistes de l’aéroport, affirme Normand Prenoveau, président de l’Association des pilotes et propriétaires de hangar de Saint-Jean-sur-Richelieu. Il mettrait également en péril le populaire camp d’été des Cadets de l’air qui propose une rare initiation à l’aviation chez les jeunes. Nav Canada n’a pas formellement décidé de fermer la tour de l’aéroport de Saint-Jean-sur Richelieu. Celle-ci fait plutôt l’objet d’une étude de la part de l’entreprise. Les contrôleurs qui y travaillent ont reçu une lettre le 8 janvier dernier les avertissant que leurs postes pourraient être déclarés excédentaires à partir du 8 juillet. « Si jamais les études aéronautiques n’appuient pas un changement, les lettres de statut excédentaire seront annulées », a commenté l’entreprise mercredi.