Un gestionnaire d’immeubles locatifs de la région de Montréal estime qu’on assistera à une « véritable hécatombe » chez les constructeurs d’habitation s’ils devaient être forcés de fournir un logement de remplacement à tous les locataires qui n’auront pas accès à leur logis à la date prévue, en raison de l’arrêt complet des chantiers.

Bruno Bisson Bruno Bisson
La Presse

Selon le directeur général adjoint du Groupe Evex, de L’Assomption, Paul Savoie, la fermeture des hôtels, des entreprises d’entreposage et l’impossibilité de visiter des logements vacants en raison de la pandémie de la COVID-19 font en sorte qu’il devient « impossible de respecter la loi » imposant aux constructeurs de fournir un logement aux locataires lorsque l’appartement prévu pour eux n’est pas disponible.

« Si cette clause-là n’est pas levée d’ici le 1er mai, a-t-il dit à La Presse, j’ai 15 nouveaux locataires, attendus à cette date, que je vais devoir reloger à l’hôtel, ou dans un autre appartement, alors que la plupart des hôtels sont fermés et qu’on ne peut pas visiter de logements pour éviter de propager le coronavirus. »

Au 1er juillet, ajoute M. Savoie, c’est au moins une cinquantaine de logements qui ne seront pas terminés comme prévu, en raison de la fermeture de tous les chantiers de construction non essentiels décrétée le 23 mars et qui reste en vigueur jusqu’au 4 mai.

Selon les données de l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ) publiées mercredi par La Presse, entre 10 000 et 11 000 logements qui étaient en construction et dont la livraison était prévue durant les mois d’avril, mai et juin ne seront pas terminés à temps pour recevoir leur nouvel occupant d’ici au 1er juillet.

Six enfants, et pas de plan B

La situation inquiète profondément Stéphane Lalande et sa famille, qui vivent à Laval, et qui prévoyaient déménager dans leur nouvelle maison le 1er juillet prochain. M. Lalande et sa conjointe, Karine Michelini, ont six enfants âgés de 18 mois à 11 ans. Comme des milliers d’autres Québécois, ils ont appris que l’arrêt de tous les chantiers non essentiels allait retarder la construction de leur résidence de plusieurs mois.

Ils n’ont nulle part où aller, après le 1er juillet.

Comment je peux trouver un appartement en pleine pandémie ? Les logements avec cinq chambres à coucher, c’est déjà rare, alors personne ne voudra m’en louer un temporairement, pour quelques mois, en attendant notre maison.

Stéphane Lalande

Depuis qu’ils ont compris que leur résidence ne serait pas terminée pour le 1er juillet, Karine est anxieuse et tourne en rond dans la cuisine, dit M. Lalande. « C’est très fatigant de penser qu’on pourrait se retrouver à la rue, en pleine crise, et qu’il n’y a rien de prévu pour ça. »

Le premier ministre François Legault a soufflé un peu d’espoir jeudi, en affirmant dans son point de presse quotidien que « dans les prochains jours ou les prochaines semaines, ça va être possible de redémarrer la construction résidentielle ».

« Ça va être possible aussi pour plusieurs entreprises de combler le retard qui s’est accumulé, là, sur la construction de certaines maisons au cours des dernières semaines. Je suis optimiste pour le secteur de la construction. »

Prolonger les baux

Pour le Front populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), les mesures de confinement à domicile et les retards dans la construction des nouveaux logements locatifs attendus pour l’été 2020 « vont ajouter une pression énorme dans la période du 1er juillet », selon la porte-parole de l’organisme, Véronique Laflamme.

« L’an dernier, affirme-t-elle, il y a eu plus de 200 familles au Québec, dont une centaine à Montréal, qui se sont retrouvées sans logement au 1er juillet. Cette année, la situation s’annonçait déjà encore pire, avec des taux d’inoccupation des logements qui n’ont jamais été aussi bas en 15 ans », selon des données publiées par la Société canadienne d’hypothèques et de logement.

Il y a une dizaine de jours, le FRAPRU a proposé au gouvernement du Québec un plan en trois points pour réduire temporairement la pression sur le marché locatif, à la veille du 1er juillet, et éviter l’éclosion d’une crise du logement en pleine épidémie de la COVID-19.

« Au FRAPRU, on pense qu’il faudrait prolonger tous les baux pour une période équivalente à celle que va durer l’urgence sanitaire », explique Mme Laflamme. 

À cause du risque de propagation du coronavirus, les gens qui devaient être à la recherche d’un logement ne le font pas, parce que c’est impossible de visiter les appartements, en ce moment, au moins jusqu’au 4 mai. C’est un mois complet de recherche qui est perdu pour les locataires.

Véronique Laflamme, porte-parole du FRAPRU

L’organisme estime de plus qu’en prolongeant de quelques mois l’interdiction des locations à court terme, de type Airbnb, certains des propriétaires de ces appartements vacants pourraient être tentés de les remettre sur le marché locatif, faute de pouvoir en tirer d’autres revenus.

Mme Laflamme rappelle que selon des relevés réalisés l’an dernier, il y a environ 14 500 logements disponibles sur des plateformes de location à court terme à Montréal seulement.

Faute de telles mesures avant le 1er juillet, « on recommande au gouvernement de réquisitionner des centaines de chambres d’hôtel pour recueillir des familles qui vont se retrouver à la rue. En pleine pandémie, pour respecter la distanciation sociale, on ne pourra pas les mettre dans des gymnases ».