Le petit train de Dupuis Frères existe encore. Un entrepreneur l’a restauré et remis sur les rails. Un trajet semé d’embûches et d’étonnantes surprises.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Quand Alain Desjardins a vu l’annonce sur un site de petites annonces, en 2012, il croyait qu’il s’agissait d’un train électrique jouet, du genre qu’un père installe dans son sous-sol, prétendument pour jouer avec son fils.

« C’était un peu avant Noël, je cherchais des modèles à échelle HO », raconte-t-il.

Le prix lui a fait écarquiller les yeux.

« Le gars demandait 2000 $. C’était quoi, comme train ? »

Un appel téléphonique lui a donné la réponse : un train de 50 pi de long, avec 350 pi de rails.

L’entrepreneur en rénovation s’est immédiatement décidé : il arrivait avec son pick-up.

– Ça te prend plus qu’un pick-up !

Qu’à cela ne tienne, son vieil ami, le comédien Hugo St-Cyr (qui s’est éteint depuis d’un cancer), l’a suivi avec son propre camion.

« Le gars a ouvert les lumières de sa grange. »

Le train était en ruine, puant l’huile rancie. « Il avait ça depuis 30 ans. »

Le propriétaire l’avait racheté des magasins La Baie dans un lot de systèmes d’étalage et n’y avait jamais touché.

Les deux amis sont revenus à la maison d’Alain Desjardins, à Saint-Amable, la suspension de leurs camions ployant sous une demi-tonne de rails d’acier.

  • Complètement délabré à son arrivée dans le garage d’Alain Desjardins, le petit train électrique portait encore les couleurs et la marque de La Baie.

    PHOTO FOURNIE PAR ALAIN DESJARDINS

    Complètement délabré à son arrivée dans le garage d’Alain Desjardins, le petit train électrique portait encore les couleurs et la marque de La Baie.

  • Démontées et décapées jusqu’au métal, les voitures montrent encore les ravages du temps.

    PHOTO FOURNIE PAR ALAIN DESJARDINS

    Démontées et décapées jusqu’au métal, les voitures montrent encore les ravages du temps.

  • La locomotive en cours de peinture, à l’atelier

    PHOTO FOURNIE PAR ALAIN DESJARDINS

    La locomotive en cours de peinture, à l’atelier

  • La locomotive en cours de peinture, à l’atelier

    PHOTO FOURNIE PAR ALAIN DESJARDINS

    La locomotive en cours de peinture, à l’atelier

  • Un bogie remis à neuf

    PHOTO FOURNIE PAR ALAIN DESJARDINS

    Un bogie remis à neuf

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Tout ce fourbi a été entassé dans son – vaste – garage. « Il y avait de l’ouvrage à faire ! », décrit-il dans un doux euphémisme.

Sa femme n’était pas ravie, ajoute-t-il avec une expression plus directe qui fait phonétiquement référence au Sauveur.

La petite histoire du petit train

Après quelques recherches, « j’ai découvert toute l’histoire », relate-t-il. Il s’agissait de l’ancien train électrique qui avait transporté des générations d’enfants dans le magasin Dupuis Frères de la rue Sainte-Catherine.

Il avait été fabriqué par la compagnie américaine Miniature Train Company, dans la région de Chicago.

Son fondateur, l’inventeur Paul Allen Sturtevant, avait fabriqué en 1929 un train miniature qui transportait son jeune fils dans sa cour. Sears en avait eu vent, l’avait loué, et avait connu tellement de succès qu’elle en avait commandé plusieurs exemplaires, ce qui a mené à la création de l’entreprise, en 1932.

« Dupuis Frères a appelé à Chicago et a dit : on en veut un ! », narre Alain Desjardins.

Le commerçant montréalais a loué le modèle E-10, qui reproduisait l’emblématique locomotive diesel GM de type E, sur une voie à écartement de 10 po, d’où son nom.

Quand l’inventeur a vendu son entreprise en 1956, Dupuis Frères a acheté le train qu’elle louait jusqu’alors. Au moment de la faillite de Dupuis, en 1978, La Baie a récupéré le train et l’a repeint à ses couleurs.

Sur 36 modèles E-10 fabriqués, « j’avais le numéro 21 », souligne Alain Desjardins.

« J’ai commencé à le décaper pour le fun et j’ai découvert les couches de peinture. »

Il a voulu le restaurer, tâche titanesque. « Je suis en rénovation, je sais ce que c’est ! »

Il a confié le travail de peinture à un atelier réputé de Delson.

Il a lui-même retapé l’antique moteur électrique et restauré la mécanique d’origine, en faisant usiner les pièces irrécupérables. Mais les rails sont électrifiés sous tension de 48 volts, ce qui ne correspond plus à aucune norme. « J’ai acheté un kit de moteur électrique et de batterie au lithium. » Encore des frais.

Son train peut maintenant fonctionner avec le système de rails électrifiés original ou avec le système autonome à batterie.

Une surprise

Il a déniché un autre train similaire à Chicago, lui aussi délabré, qu’il a acheté pour les pièces détachées. « Il est arrivé dans une remorque de 53 pi ! »

De la carcasse, son ami Hugo a retiré une étiquette, sous laquelle est apparue l’inscription « Gagnon Frères, Chicoutimi ».

Le train avait été loué dans les années 1950 par le grand magasin du Saguenay, puis avait repris le chemin des États-Unis. « Il existe peut-être encore quatre trains comme ceux-là dans le monde. J’en ai deux, et les deux sont reliés au Québec ! », s’étonne notre collectionneur.

Les enfants adorent

PHOTO DANIEL JALBERT, FOURNIE PAR LE MUSÉE QUÉBÉCOIS DE CULTURE POPULAIRE

Le petit train a transporté d’heureux passagers au Musée québécois de culture populaire, à Trois-Rivières, en décembre 2014.

Son train, maintenant rutilant, arbore une livrée rouge et or.

Dans sa version de 50 pi, il peut faire monter 16 enfants. La capacité double s’il ajoute les voitures du deuxième train.

Le train est apparu au Carnaval de Québec en février 2014. En décembre 2014, il a été la grande attraction de l’exposition sur les jouets du Musée québécois de culture populaire, à Trois-Rivières.

Malheureusement, les revenus de location ont à peine couvert les frais d’assurance responsabilité et de transport. « Dès qu’elles entendent le mot “enfant’’, les compagnies d’assurance deviennent nerveuses », commente-t-il. Le poids des rails – l’essence d’un train, souligne-t-il – est un enjeu. « Juste déplacer le train, c’est une couple de milliers de dollars. »

En outre, la certification du train, que la Régie du bâtiment considère comme un manège, était coûteuse et complexe.

« J’étais à bout de souffle et j’ai mis ça sur la tablette. »

Terminus

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Les voitures et leurs bogies, soigneusement rangés dans le garage d’Alain Desjardins.

Le petit train est depuis lors sur une voie de garage, dans son garage, justement.

Plutôt que sur les coûts de la restauration, il préfère qu’on insiste sur les « innombrables heures de travail » qu’il y a mis.

Il songe à s’en défaire, mais il espère ne pas avoir à le vendre à un acheteur américain.

« J’aurais aimé qu’il serve ! S’il y a une entreprise d’ici qui pouvait se permettre de le déployer pour une bonne cause, ce serait l’idéal. »