Pendant longtemps, les Canadiens français ont gagné moins que les anglophones, même au Québec, où ils étaient pourtant largement majoritaires.

Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

« Porteur d’eau, scieur de bois, locataire et chômeur, dans son propre pays », chantait le poète Félix Leclerc.

À partir des années 1970, avec la montée du nationalisme et la loi 101, le profil financier des Québécois francophones a progressivement changé. Mais à quel point ?

Depuis 45 ans, de recensement en recensement, l’économiste François Vaillancourt met à jour sa comparaison des données de revenus de travail entre les francophones et les anglophones du Québec, qui avait fait l’objet de son doctorat en 1978 à l’Université Queen’s (à Kingston, en Ontario). Et la dernière mise à jour de l’économiste du CIRANO(1) a été publiée le 8 octobre 2020.

Premier constat : les anglophones ont perdu des plumes, mais continuent de gagner autant sinon davantage que les francophones aujourd’hui. Mais attention, avant de pester, il faut lire sa deuxième grande conclusion, soit que la situation s’inverse en faveur des francophones quand on compare les revenus pour un même niveau d’éducation, d’expérience et de temps de travail.

Les données les plus récentes de l’étude de François Vaillancourt datent d’il y a cinq ans (2015), car les microdonnées du recensement de 2016 de Statistique Canada ont été publiées en 2019, et M. Vaillancourt les a traitées par la suite.

En 2015, donc, les hommes francophones unilingues gagnaient 42 401 $, en moyenne, soit 17 % de moins que les anglophones unilingues (50 881 $). Chez les femmes, l’écart favorisant les anglophones unilingues était de 6 % en 2015 (32 270 $ contre 34 206 $).

Cet écart de revenus est assez stable depuis 1980, mais il était le double en 1970 (37 % chez les hommes et 19 % chez les femmes). (2)

Les anglophones gagnent encore à ce jeu des comparaisons si l’on prend les bilingues des deux groupes, plutôt que les unilingues. L’écart est toutefois de seulement 2 % en 2015, et il était de 18 % en 1970.

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Bref, en regardant seulement les revenus moyens, le marché du travail semble encore davantage favorable aux anglophones.

En décortiquant les données, François Vaillancourt parvient toutefois à inverser ce constat, et clairement. Compare-t-on des pommes avec des pommes ? s’est-il demandé. Le même temps de travail, la même expérience, le même niveau d’éducation ?

En ajoutant ces variables dans la moulinette, il constate que les Québécois francophones ont dépassé les anglophones, et parfois de beaucoup. L’avantage varie d’une année à l’autre depuis 1980, mais il avoisine les 10 %, tant chez les hommes que chez les femmes, bilingues ou non.

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Au téléphone, François Vaillancourt m’explique que le rattrapage des francophones s’est essentiellement fait dans les années 1970. Les Québécois francophones se sont approprié leur économie (Caisse de dépôt et placement, Québec inc., etc.), en plus d’augmenter leur scolarisation.

En parallèle, à l’époque, une part importante des anglophones instruits et bien rémunérés ont quitté le Québec, avec l’arrivée du Parti québécois en 1976, de la loi 101 et le référendum de 1980.

Il peut être étonnant qu’aujourd’hui, un anglophone bilingue gagne moins qu’un francophone bilingue (avec une formation et une expérience équivalentes). François Vaillancourt estime qu’une partie de l’explication réside dans le niveau de connaissance du français.

« Il ne suffit pas d’avoir une connaissance du français, mais une bonne connaissance, ce que l’étude ne capte pas. Aujourd’hui, un anglophone qui ne s’exprime pas bien en français au Québec est généralement moins payé », dit-il.

Et les allophones alors, ceux qui déclarent une langue maternelle autre que le français ou l’anglais ? Pas très beau pour eux, souvent des immigrés de première génération.

Entre 1970 et 1990, l’écart de revenus de travail avantageant les francophones s’est progressivement accru, passant de 6 % à 32 % chez les hommes. Cet écart est stable depuis 1990, à environ 27 %.

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Les allophones qui ne parlent ni français ni anglais – les réfugiés, notamment – sont évidemment très désavantagés, avec un écart de revenus en 2015 sur les francophones bilingues de 88 % chez les hommes et de 56 % chez les femmes.

Certains pourraient lire différemment les résultats de l’étude. Somme toute, les francophones continuent de gagner moins avant la prise en compte du niveau de formation et de l’expérience, tel que vu dans le premier constat de François Vaillancourt. Et conséquemment, les anglos n’ont pas besoin d’avoir une aussi bonne formation pour avoir le même niveau de revenus, pourrait-on dire.

D’autres pourraient conclure que si les francophones gagnent moins, comme l’indique le premier constat, c’est qu’ils travaillent moins ou ont une formation moins poussée que les anglophones. En effet, pour une formation et un temps de travail égaux, les revenus des francophones sont supérieurs, mais pas autrement. François Vaillancourt juge que cet effet s’estompera avec le temps, avec l’arrivée des jeunes, plus instruits que leurs aînés.

Au final, il faut se réjouir que les Québécois francophones gagnent davantage aujourd’hui, à compétences égales. Pour certains, l’injustice d’antan est encore douloureuse. Mais en même temps, ne sommes-nous pas rendus ailleurs aujourd’hui dans notre histoire collective ?

De fait, pour qu’une économie fonctionne bien, l’idéal est de ne pas avoir d’écarts entre les revenus pour des travailleurs qui ont les mêmes compétences, qu’ils soient Québécois, Chinois, Algériens, Haïtiens, Français ou Anglais.

> Consultez l’étude

1– Acronyme pour Centre interuniversitaire de recherche en analyse sur les organisations (CIRANO)

2– François Vaillancourt n’a pas cherché à expliquer l’écart de salaires entre les hommes et les femmes dans cette étude.