La vie ne sera plus comme avant à l’aéroport Montréal-Trudeau, qui s’apprête à mettre en place une série de mesures sanitaires à long terme pour rassurer les passagers.

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Le président-directeur général de l’organisme, Philippe Rainville, a levé le voile sur les grandes lignes de ce plan mercredi, lors d’une table ronde organisée par Aéro Montréal.

Pour les passagers, les mesures débuteront dès la maison, où on les incitera à s’enregistrer à l’avance auprès de leur compagnie aérienne, comme c’était déjà possible, mais aussi à réserver stationnement et restaurant, de façon à limiter les contacts. L’aéroport travaille aussi avec les transporteurs pour que les coupons de bagages, qui doivent être apposés sur les valises, puissent être délivrés sans contact, a indiqué M. Rainville.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Le port du masque sera obligatoire à Montréal-Trudeau.

Seuls les passagers et les employés seront admis dans le terminal au cours des prochains mois. Les premiers devront s’attendre à ce que leur température soit prise trois fois, soit à l’entrée du terminal, au point de fouille et à l’embarquement, a précisé M. Rainville. Le port du masque sera obligatoire.

Le port du masque est essentiel parce qu’on ne pourra pas assurer les deux mètres partout. Dans les files d’attente, on ne pourra pas y arriver, on n’a pas l’espace physique pour y arriver.

Philippe Rainville, président-directeur général d’Aéroports de Montréal

La file d’attente pour l’embarquement d’un avion de 250 places ferait 500 mètres de long, a-t-il par exemple calculé. « Ce n’est pas possible. »

L’aéroport fournira des masques à ceux qui n’en ont pas, mais aimerait visiblement ne pas avoir à le faire trop longtemps.

« Ne comptez pas trop là-dessus. On va le fournir pour peut-être un mois. Mais oui, on va toujours en avoir un peu quelque part pour les gens qui sont partis trop vite. »

Automatisation

En plus des masques, l’aéroport tentera de compenser la difficulté à maintenir la distanciation physique en améliorant son système de ventilation.

« Il va y avoir des technologies moins visibles, note M. Rainville. On va avoir beaucoup de rayons ultraviolets. On est en train de regarder ça pour les systèmes de ventilation. On nettoie déjà plus dans les conduits, mais on va aussi ajouter ce type de technologie-là.

« Avec l’Administration canadienne de la sûreté du transport aérien (ACTSA), on regarde les technologies pour laver les fameux bacs gris, dans lesquels on met nos effets personnels. Ils vont être lavés manuellement pour l’instant, on est en train de mettre ça en place, mais éventuellement, ça aussi, on va tenter de trouver des technologies pour automatiser. Et ce n’est pas juste une question de coronavirus, je crois que ces mesures vont rester longtemps. »

Pas question, toutefois, de pousser les efforts technologiques jusqu’à la reconnaissance faciale.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Philippe Rainville, président-directeur général d’Aéroports de Montréal

Il y a des technologies de reconnaissance faciale qu’on voit en Asie, où éventuellement même le bilan de santé du passager pourrait apparaître, mais on n’est pas là au Canada.

Philippe Rainville, président-directeur général d’Aéroports de Montréal

Dans l’ensemble, la technologie sera importante pour permettre de limiter les désagréments liés aux mesures sanitaires, estime le dirigeant.

« Chaque fois qu’il arrive quelque chose d’important dans notre industrie, on ajoute un point de contrôle. Après le 11-Septembre, on a ajouté des points de fouille; là, on ajoute des contrôles sanitaires. C’est sûr qu’on a besoin de technologies pour quand même rendre le parcours passager le plus agréable possible, et on est convaincus que par la voie de la technologie, on va réussir à amoindrir tous ces contrôles-là, qui sont difficiles pour les passagers, disons-le. »

Un gros feu d’argent

Les investissements nécessaires à l’amélioration des mesures sanitaires surviennent à un moment où l’aéroport, comme les compagnies aériennes canadiennes, vit une situation « très, très, très difficile », affirme M. Rainville.

« Imaginez-vous un grand four, on tient chacun une grande pelle et on lance des billets de banque dans le feu, illustre-t-il. On brûle du cash comme ça ne se peut pas. »

Si elle devait perdurer, cette situation pourrait mettre à mal la compétitivité de l’aéroport, notamment en le forçant à augmenter ses tarifs.

« Au Canada, on a un modèle d’utilisateur-payeur, rappelle-t-il. Tout cet argent-là qu’on aura brûlé, il y a quelqu’un en fin de compte qui va payer pour qu’on puisse continuer à assurer le service et, malheureusement, dans ce modèle, c’est le client qui va payer, c’est le passager.

« Donc on espère que ça ne durera pas trop longtemps. [Sinon], ce sera difficile et […] on va être obligés d’augmenter les frais de façon importante et ça, ça nous préoccupe. »

PHOTO FOURNIE PAR AÉROPORTS DE MONTRÉAL

Des autocollants ont été apposés au sol pour rappeler aux voyageurs de conserver leur distance.

Le vice-président à la planification du réseau d’Air Canada, Mark Galardo, a renchéri sur le risque que représente la crise actuelle pour l’aéroport de Montréal.

« Montréal, comme plaque tournante, est très dépendante du voyage international, a-t-il rappelé. C’est très important d’avoir des assouplissements des restrictions, parce que ça nuit au développement de la plaque tournante. »

Selon M. Rainville, d’autres aéroports canadiens risquent toutefois de connaître des difficultés financières avant celui de Montréal, ce qui permettra de jauger la réaction du gouvernement fédéral.

D’autres nouvelles de l’industrie, en bref

Retour à la normale chez Air Canada

Air Canada, qui avait suspendu jusqu’au 30 juin la vente de sièges contigus à l’intérieur de ces vols, n’a pas l’intention de poursuivre cette mesure après cette date. D’un point de vue économique, la mesure n’est pas soutenable, a simplement affirmé M. Galardo. Nombre d’indices laissent croire que les risques de propagation seraient limités à bord d’un avion, notamment en raison de la qualité des systèmes d’aération des appareils.

Vision négative à l’étranger

En ne désignant pas la fabrication d’appareils et de pièces pour l’aviation civile comme un service essentiel au début de la pandémie, Ottawa a lancé un bien mauvais message au reste de la planète, selon Philippe Balducchi, président et chef de la direction d’Airbus Canada. « Tout d’un coup, dans des états-majors à l’autre bout de la planète, le Québec et le Canada sont apparus rouges. Il y a une visibilité négative de l’industrie [d’ici], qui était pourtant perçue comme très positive. » Selon lui, il est impératif qu’Ottawa corrige rapidement la situation en lançant un signal fort voulant que l’industrie aéronautique soit stratégique pour le pays.

Six mois pour juger

Si l’avenir à long terme de l’industrie aéronautique dans son ensemble est assuré, selon les intervenants, ce sera plus difficile pour les petites entreprises locales. « Les six prochains mois vont être extrêmement difficiles et c’est là qu’on va décider tous ensemble ce qu’on fait avec l’aéronautique et comment les gouvernements vont nous aider, a fait valoir Sylvain Savard, d’Avianor. Les gros vont s’en sortir, les moyens, ça va être difficile, mais les petits acteurs, ouf, bonne chance… »