Visiblement, le nouveau PDG de la Caisse de dépôt, Charles Émond, n’aura pas la même « modestie » concernant sa rémunération que son prédécesseur Michael Sabia.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Le rapport annuel 2019, publié mardi, ne fournit pas de détails sur les émoluments de Charles Émond comme PDG, puisqu’il n’a accédé au trône qu’en février 2020. Sa rémunération comme nouveau cadre supérieur de la Caisse, à partir de février 2019, nous donne toutefois un bon aperçu de l’ère nouvelle qui se dessine.

En 2019, Charles Émond a touché 3,5 millions de dollars au total, à titre de premier vice-président, Québec, planification stratégique, auquel s’est ajoutée la responsabilité des placements privés à l’automne 2019, avec le départ de Stéphane Etroy.

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Déjà, en 2019, le salaire de base de Charles Émond équivalait à 500 000 $ annuellement. Son indemnité de départ, en cas de terminaison non volontaire d’emploi, a été fixée à 2,5 millions, ce qui est beaucoup plus élevé que pour les autres cadres.

L’essentiel de cette somme, comprend-on, vaut pour 11 mois de travail, puisqu’il est entré en poste en février 2019, si bien que sur une base annuelle, ses émoluments se seraient plutôt élevés à quelque 3,7 millions. La rémunération de Charles Émond comprend un montant « compensatoire » de 719 000 $ du fait qu’il a quitté un poste prestigieux à la Banque Scotia. Ce montant passera à 1,5 million en 2020 et à 1,8 million en 2021.

Pourquoi je dis moins « modeste » que Michael Sabia, qui a tout de même touché 4,4 millions en 2019 ? Pour trois raisons.

D’abord, lorsqu’il est entré en poste, Michael Sabia avait renoncé à toute forme de rémunération incitative pendant deux ans. C’était en mars 2009, après l’horrible crise financière de 2008, qui avait fait perdre à la Caisse 25 % de la valeur de son portefeuille, soit 39,8 milliards.

Deuxièmement, Michael Sabia avait aussi dit non au régime de retraite de l’institution, en plus de renoncer à toute indemnité de départ advenant que la Caisse lui montre la porte, ce qui est hors norme. Enfin, Michael Sabia a toujours renoncé, depuis qu’il est en poste, à une hausse de son salaire de base, de 500 000 $.

Charles Émond n’emprunte pas la même voie. Déjà, en 2019, son salaire de base équivalait à 500 000 $ annuellement, autant que celui du PDG Michael Sabia. Son indemnité de départ, en cas de terminaison non volontaire d’emploi, a été fixée à 2,5 millions, ce qui est beaucoup plus élevé que pour les autres cadres. Enfin, il n’est pas question de renonciation au régime de retraite.

On pourrait dire que l’homme a accepté, dans le contexte de la COVID-19, de réinvestir sur trois ans la totalité de sa prime annuelle de 2,2 millions de 2019, plutôt que d’en empocher 45 % immédiatement et d’en réinvestir 55 % sur trois ans dans les fonds de la Caisse de dépôt, comme le prévoient les règles de la Caisse en temps normal.

Sauf que ces 2,2 millions ne sont pas placés dans des véhicules très risqués, mais dans l’équivalent du fonds moyen de la Caisse de dépôt, qui rapporte des rendements appréciables à long terme depuis plus de 50 ans. Et l’argent sera versé, quoi qu’il advienne, par exemple dans le cas d’un départ.

Bref, les 3,5 millions qu’il a obtenus sur 11 mois pour 2019 sont très proches de la limite fixée par le règlement intérieur de la Caisse, de 3,8 millions. Et cette limite n’est pas du tout hors marché, elle représente plutôt le 90e centile du marché de référence pour un poste semblable.

Aucun autre cadre supérieur de la Caisse ne s’approche autant de sa propre limite réglementaire de référence.

Le rapport annuel ne l’indique pas, mais un décret gouvernemental a dévoilé que le salaire annuel de base de Charles Émond à titre de PDG a été fixé à 550 000 $. Ce décret ne précise pas les détails de la portion variable de sa rémunération, mais il y a fort à parier que le gestionnaire sera aussi exigeant pour sa rémunération de PDG qu’il l’a été pour son poste de premier vice-président.

Cette forte rémunération s’explique par la comparaison avec le poste prestigieux qu’il occupait avant son entrée à la Caisse. En 2018, il était vice-président exécutif des affaires financières de la Banque Scotia à Toronto, poste qu’il a occupé après ceux de chef des services aux grandes entreprises et de chef mondial des services bancaires d’investissement.

Dit autrement, les émoluments sont à des lieues de ce qui était offert pour des postes semblables à la Caisse il y a 15 ans, soit environ 1 million de dollars.

Qu’est-ce que le rapport annuel au sujet de la rémunération nous apprend d’autre ?

D’une part, que la paye de Michael Sabia a grimpé de 14,4 % par rapport à 2018, à 4,4 millions, malgré les problèmes éthiques entourant la filiale de financement hypothécaire Otera Capital. Il faut dire que la Caisse a offert un rendement de 8,1 % sur 5 ans — la mesure phare — contre 7,2 % pour l’indice comparable de référence. Cette plus-value a rapporté des milliards de dollars aux déposants.

D’autre part, on constate aussi que le chef des placements privés qui a quitté son poste à la fin de novembre, Stéphane Etroy, a vu sa rémunération reculer de 5,6 % en 2019. Il n’a donc pas été le mieux payé de la Caisse en 2019, passant derrière Michael Sabia par un cheveu, à 4,2 millions.

Son départ à la fin de novembre avait soulevé la question de son admissibilité aux bonis annuels de la Caisse, attribués aux dirigeants seulement s’ils sont en poste le 31 décembre de l’année.

La Caisse m’avait alors expliqué qu’il serait tout de même admissible, puisque le haut dirigeant devait conserver un lien d’emploi jusqu’en février 2020, période pendant laquelle « il est assujetti à des limitations quant à sa possibilité d’effectuer un travail », question de non-concurrence.

Le rapport indique d’ailleurs que M. Etroy a bel et bien empoché ses bonis de 2019, totalisant 1,9 million de dollars. Il est entré au service de la firme Ares Management, à Londres, en février.