On ne s’en rend pas compte, mais le monde des affaires québécois vit une petite révolution. Et non, ce n’est pas lié au coronavirus.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Je parle de l’éclatement du fameux plafond de verre pour de nombreuses femmes, c’est-à-dire leur ascension aux plus hautes sphères de décisions des organisations, qui leur ont longtemps été fermées par discrimination.

La nomination de Sophie Brochu à la tête d’Hydro-Québec, le 1er avril, est l’exemple le plus éloquent, mais il y en a plusieurs autres. Sophie Brochu est la première femme à occuper le fauteuil de présidente de la société d’État, si l’on fait exception de Lise Croteau, qui a assuré l’intérim pendant quelques semaines en 2015, avant l’arrivée d’Éric Martel.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Sophie Brochu, présidente d’Hydro-Québec

Hydro n’est pas une binerie. L’entreprise compte 19 477 employés et son actif s’élève à 79 milliards de dollars. Le conseil d’administration de la société d’État est aussi présidé par une femme, en l’occurrence Jacynthe Côté. Bref, ce sont deux femmes qui dirigent les destinées du fleuron québécois. Wow !

La parité à la Caisse de dépôt

Le 16 avril, une autre institution phare au Québec, soit la Caisse de dépôt et placement, a annoncé la nomination de deux femmes. Kim Thomassin est promue cheffe des placements au Québec et Helen Beck devient la cheffe des marchés boursiers. Mme Beck accède au comité de direction de l’entreprise (Mme Thomassin y était déjà à titre de première vice-présidente des affaires juridiques).

Leur venue n’est pas anodine. Encore une fois, jamais une femme n’a géré les placements boursiers ni les placements du Québec de l’institution. Le portefeuille des placements boursiers est de loin le plus gros (117 milliards sur 340 milliards d’actif) de la Caisse.

Avec leur nomination, le comité de direction du bas de laine des Québécois compte maintenant 6 femmes sur 15 membres. Et quand on ajoute le nom de Nathalie Palladitcheff, à la tête de l’énorme division immobilière (Ivanhoé Cambridge, 40 milliards), on peut dire que la haute direction de la Caisse est maintenant à parité.

Il aura fallu attendre 55 ans pour y parvenir. En 1990, la haute direction ne comptait qu’une femme sur 8 membres ; en 2000, aucune sur 6 ; et en 2010, une femme sur 11. La situation a changé progressivement depuis 2010 pour atteindre la parité aujourd’hui.

Il faut dire que les femmes étaient peu nombreuses sur le marché du travail dans les années 60, à la formation de la Caisse, et encore moins nombreuses à avoir les qualifications requises à l’époque. La situation a changé avec le temps, les femmes surpassant les hommes dans l’obtention d’un diplôme universitaire dans les années 90.

Hydro et la Caisse de dépôt ne sont pas les seules à avoir choisi des femmes dernièrement. En décembre 2019, Geneviève Morin a été nommée PDG de Fondaction CSN (actif de 2,4 milliards), tandis que Janie Béique est devenue, en juin 2018, première vice-présidente des investissements du Fonds FTQ (actif de 16,7 milliards).

En clair, les principales institutions du Québec n’hésitent plus à miser sur des femmes pour diriger leurs destinées, et c’est un changement majeur par rapport à il y a quelques années.

Ces femmes sont des modèles pour toutes celles qui veulent aspirer aux plus hautes sphères, comme l’est également Chrystia Freeland, vice-première ministre du Canada. La patience, le calme et la fermeté de Mme Freeland sont parvenus à tirer un accord de libre-échange honorable pour le Canada face à l’imprévisible Donald Trump.

Comme toujours, c’est le secteur public ou quasi-public qui a d’abord forcé cette transformation, comme ce fut le cas pour les francophones à une autre époque.

Le vent de changement n’est pas aussi marqué dans le secteur privé, mais ce n’est qu’une question de temps. Déjà, certaines se démarquent. Qu’on pense à Nadine Renaud-Tinker, présidente de la Banque Royale au Québec, ou encore à Anik Trudel, chef de la direction du cabinet d’avocats Lavery, ou France Lauzière, présidente du Groupe TVA. Ces femmes ont été choisies non parce qu’elles étaient des femmes, mais parce qu’elles étaient les plus compétentes pour le poste.

Pour briser le plafond de verre, nombre de femmes ont fait preuve de solidarité, formant des réseaux bien organisés. Bien sûr, le rattrapage n’est pas terminé, il s’est fait au prix de dures luttes, mais le changement avance rapidement.

Ces postes de haute direction sont souvent sujets à des critiques sévères de la part du public et des médias. Les dirigeantes devront composer avec ces critiques et discerner celles qui sont sexistes de celles qui, la plupart du temps, n’ont rien à voir avec le genre de la patronne.

En somme, ce sont les femmes de la génération X – ma génération – qui brisent le plafond de verre aujourd’hui et prennent les commandes. Avant longtemps, espérons-le, le changement sera tel qu’on cessera de voir du sexisme dans les décisions de nos dirigeants.